Monday, October 26, 2020
polcarpemscdx.jpgPatrick Berlier est l' auteur de deux livres à propos de la mystérieuse Société Angélique à laquelle appartenait Dom polycarpe de la Rivière, célèbre prieur de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez. Il a écrit aussi de nombreux articles sur le Pilat et ses secrets. Il nous donne ici de précieux renseignements pour une meilleure lecture de l'article de Jean Combe: Une journée à la chartreuse de Sainte-Croix en 1621, publié en 1934 dans La Région illustrée.
 
 
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LE TEXTE ET SON AUTEUR

 Jean Combe écrivit plusieurs petits textes dans les années trente, et il les rassembla pour publier plusieurs livres, après la guerre, dans la fameuse collection des éditions Dumas, avec les dessins à la plume de Louis Plaine. On lui doit en particulier dans cette série : Histoire du Mont Pilat, des temps perdus au XVIIe siècle, Le Mont Pilat, contes et légendes, La chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez, pour ne citer que les trois plus connus. Pour ce dernier titre, dont la dernière édition date de 1959, il reprit son article Une journée à la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez en 1621 , et en fit un chapitre à part entière en le modifiant légèrement.
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C’est un texte tout empreint d’une poésie nostalgique, mêlant description de la vie quotidienne des Chartreux et souvenirs d’enfance du prieur Dom Polycarpe de la Rivière, tels que les imagine l’auteur. Le choix de ce personnage central du récit n’est pas anodin. D’ailleurs l’œuvre de Jean Combe, alerte et poétique, ne l’est jamais. Sa plume est agréable et ses mots simples facilitent le plaisir de la lecture, mais il faut aussi parfois « savoir lire entre les lignes ».
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Couverture de L’adieu du monde , le plus célèbre livre de Dom Polycarpe. Son blason y figure en bas à gauche.
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LE PERSONNAGE CENTRAL DU RÉCIT

Dom Polycarpe de la Rivière fut un prieur énigmatique. Son nom qui résonne comme un calembour n’était sans doute qu’un nom d’église, révélant son goût pour les jeux de mots et de lettres. Après avoir passé dix ans à la Grande Chartreuse, Dom Polycarpe fut tour à tour nommé aux chartreuses de Lyon, Sainte-Croix-en-Jarez, Bordeaux et Bonpas, près d’Avignon. Il est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages, d’abord des manuels de dévotion qui connurent un beau succès à l’époque, puis des livres historiques pour lesquels il fut critiqué, parfois de manière injuste et blessante. Déchargé de ses fonctions pour raisons médicales, Dom Polycarpe obtint de se rendre en cure en Auvergne. Après un séjour à la chartreuse de Moulins en 1639, il prit la route du Mont-Dore et n’y arriva jamais, disparaissant mystérieusement en chemin. Assassinat ou fuite organisée ? Nul ne le sait, et cette énigme s’ajoute aux mystères du personnage, que l’on disait membre de l’obscure Société Angélique, un cénacle secret né à Lyon pendant la Renaissance.
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Le texte de Jean Combe se centre donc sur notre homme, alors prieur de Sainte-Croix-en-Jarez et jeune encore (en 1621 il doit avoir dans les 36 ans). Il le montre tour à tour, au cours d’une seule journée d’été, dans ses occupations d’écrivain, de religieux solitaire et de chef de la communauté monastique. Il l’imagine surtout évoquant ses souvenirs d’enfance, et ce récit constitue l’une des pages les plus charmantes jamais écrites sur Dom Polycarpe de la Rivière.

REMARQUES ET COMMENTAIRES, AU FIL DU TEXTE

Six heures marque le début de la journée des Chartreux. Elle commence dans la solitude de la cellule, la vie cartusienne étant un mélange de vie solitaire et communautaire. Le prieur est à cet instant un simple religieux, soumis aux mêmes règles que les autres moines. Dom Polycarpe profite de ce moment de calme pour réaliser quelques travaux d’enluminure : l’une des tâches des Chartreux, comme de beaucoup de moines, était de recopier les livres saints, chacun ayant à cœur de les rendre plus beaux encore par la délicatesse des enluminures.
 
Une page du livre Mystère sacré de notre Rédemption , où il est question de Pilate.
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Berlpage.jpgPuis Dom Polycarpe, l’esprit reposé, relit quelques pages de son ouvrage le plus important, Mystère sacré de notre Rédemption, entièrement écrit à Sainte-Croix-en-Jarez. C’est un livre en trois volumes, publiés de 1621 à 1623, réédité en 1632. La page qu’il choisit de relire ce matin-là, dans le récit de Jean Combe, est celle où il évoque la montagne du « Pilate » (le Pilat), laquelle devrait son nom à Ponce-Pilate, selon une légende bien connue. Dom Polycarpe est ainsi l’un des premiers à propager cette croyance. Il faut noter que Pilat s’orthographiait primitivement sans T final, celui-ci n’a été rajouté qu' à partir du XVIe siècle, pour mieux coller à la légende.
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Dom Polycarpe donne aussi des informations curieuses sur l’origine du nom de Ponce-Pilate. Il agit là en historien et ce texte prouve qu’il s’est intéressé à l’histoire du Pilat, même s’il n’a pas eu le temps d’écrire de livre à ce sujet. C’est aussi en historien qu’il évoque la fondation merveilleuse de Sainte-Croix-en-Jarez par Béatrix de la Tour, veuve de Guillaume de Roussillon, suite à une vision.
La messe du matin est à peine évoquée. Il est vrai que ce n’est pas la plus longue. Elle marque la fin de la première partie de la journée d’un Chartreux, qui peut ensuite vaquer à ses occupations manuelles : travail du bois dans l’atelier de sa cellule, ou jardinage aux beaux jours, chaque hermitage possédant son petit jardin où le religieux cultive des fleurs et plantes médicinales. Mais le prieur a de son côté d’autres préoccupations. Il lui incombe d’aller visiter les possessions de la chartreuse, éparpillées dans la campagne environnante, pour en superviser les exploitations. Ces domaines agricoles fournissent à la communauté ce dont elle a besoin pour vivre en autarcie : fruits, légumes, vin… D’autres domaines assurent l’approvisionnement en bois, des mines fournissent le fer, pour le travail duquel les Chartreux sont passés maîtres.
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Dans cet article, Jean Combe voit le prieur et ses compagnons passer par la première cour, puis sortir par la porte principale de la chartreuse. Dans la seconde version du texte, pour le livre La chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez , il préfère une solution plus discrète et imagine les moines quittant les lieux par le passage voûté reliant directement le grand cloître à l’extérieur. Autre détail divergent : dans l’article Dom Polycarpe enfourche son mulet, dans le livre il marche à pied ! Il semblerait qu’entre les deux éditions de son texte Jean Combe a révisé sa connaissance des lieux et des habitudes des religieux.
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En cours de chemin, Dom Polycarpe se laisse aller à évoquer ses souvenirs d’enfance. Après des études à la maîtrise de la cathédrale du Puy-en-Velay, il suivit son maître à la cour de la reine Marguerite de Valois, à Usson en Auvergne (près d’Issoire). La « Reine Margot » y avait été enfermée sur l’ordre de son frère Henri III, pour la tenir à l’écart de la cour où sa conduite avait fait scandale. Mais Marguerite séduisit rapidement son geôlier pour s’approprier la vieille forteresse, où durant près de 20 ans elle tint une cour très prisée, entourée de pages auxquelles elle donna une éducation particulièrement poussée. Le jeune Polycarpe était de ceux-là. Son maître, un jeune chanteur nommé… Claude François, devint le secrétaire très particulier de Marguerite, laquelle, satisfaite de ses « services », l’ennoblit en lui donnant la seigneurie voisine de Pominy.
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La cour de Marguerite de Valois à Usson ne fut qu’une longue suite de fêtes où se croisèrent les plus grands esprits du temps. À commencer par les frères d’Urfé, Anne et Honoré, l’auteur de l’Astrée. Les Urfé s’étaient engagés dans la Ligue, en ces temps de guerres de religion, et Marguerite les soutenait. On y vit aussi le fameux Brantôme, alias Pierre de Bourdeilles, auteur des célèbres Vies des dames illustres. Il manque aux souvenirs de Dom Polycarpe le chanoine forézien Loys Papon, auteur de poèmes cryptés, et le jeune François Maynard, avocat et poète toulousain, qui en 1602 devait devenir à son tour le secrétaire de la reine Margot.
La rêverie du prieur s’interrompt à l’arrivée au domaine de Trèves. L’exploitation était établie sur le coteau dominant la vallée du Gier, elle devait occuper plusieurs dizaines d’hectares. Elle s’étendait depuis la maison principale, encore nommée « les Pères », jusqu’au Mouillon en passant par le Fay. Une légende évoque un souterrain, passant sous cette partie nord de la paroisse de Trèves.
Ci-dessous: le hameau des Pères à Trèves
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Le récit se passe en un jour de « spaciment ». Ce mot contient la racine « espace ». Il signifie qu’en ce jour-là (une fois par semaine en principe), les moines ont le droit « de prendre de l’espace », c’est-à-dire de sortir du monastère pour une promenade en commun, au cours de laquelle il leur est permis de parler.
C’est au tour de Dom Anthelme de rêver… Il imagine la cérémonie qui se déroulera le lendemain, au cours de laquelle un nouveau postulant sera admis à prendre l’habit. Liturgie simple mais prenante : les moines sont invités à accepter comme un frère ce nouvel arrivant, que le prieur conduira jusqu’à sa cellule. C’est presque une nouvelle naissance dans une famille…
Dom Polycarpe et ses compagnons rejoignent à l’entrée de la chartreuse les frères qui rentrent du spaciment. En ce jour d’été ils sont allés cueillir des simples dans la montagne. Pour engranger leurs récoltes, les Chartreux disposaient aussi, sans la posséder formellement, de la grange de la Jasserie, au pied du Crêt de la Perdrix.
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Cinq heures… C’est l’heure du repas du soir, pris en commun. Les autres repas de la journée sont pris en cellule, un frère convers se charge de les distribuer aux pères, par l’intermédiaire d’un guichet. Repas végétarien, comme il se doit, mais dont le vin n’est pas exclu. « Vin de Rive-de-Gier », dit l’article, « vin de Trèves et d’Échalas » précise le texte rectifié du livre de Jean Combe. Six heures du soir, la journée est accomplie, c’est l’heure des « complies », et commence la première partie de la nuit.
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Après cinq heures de sommeil, le moine doit se réveiller ! Il est l’heure du grand office nocturne, le plus beau de tous. Seuls dans la nuit, unis par une ferveur inimaginable pour un étranger, pendant deux heures les Chartreux chantent et prient pour ce monde qu’ils ont choisi de quitter. De retour dans leurs cellules, ils vont encore prendre le temps de prier avant de se rendormir. Moins de trois heures plus tard, une nouvelle journée commencera. Des horaires stupéfiants, surtout pour nous aujourd’hui, mais toujours observés.
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Jean Combe imagine Dom Polycarpe s’endormant en rêvant aux peintures murales de Sainte-Croix-en-Jarez. En 1621 ces peintures, réalisées trois siècles plus tôt pour honorer l’emplacement du tombeau du bienfaiteur de la chartreuse Thibaud de Vassalieu, sont-elles encore visibles ? On sait qu’elles ont été recouvertes de badigeon au XVIIe siècle, mais la date exacte de cet évènement est inconnue. Par ce détail final, Jean Combe veut-il nous dire que c’est Dom Polycarpe qui devait donner cet ordre, par respect pour les règles cartusiennes de l’époque prônant les murs nus ? Ce badigeon qui allait préserver les peintures ne fut ôté qu’en 1896, c’est grâce à lui qu’elles ont traversé les siècles.
 
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