Monday, September 21, 2020
NdFI: Dans son ouvrage "On ne joue pas avec les souvenirs", Pierre Philibert raconte ses souvenirs personnels à  la troisième personne du singulier. Pierre Philibert est décédé le 22 novembre 2005. Il faut rappeler qu'avec Claude Liogier et Alex Chazal, il avait fondé, en 1949 "Le Cercle des Lettres Françaises" qui est devenu par la suite "Le Cercle des Arts et des Lettres". La publication en forme d'hommage de ce texte, par l'IHS dans son cahier d'histoire de février 2007, évoque une manifestation des mineurs en 1948.

Les grandes grèves des mineurs dans la seconde moitié des années quarante. S'il consultait ses archives, il retrouverait aisément la "une" du journal et, à  l'intérieur, le compte-rendu des faits: "Le Peuple à  l'assaut de la Préfecture". C'est vite dit, vite écrit, excessif, mais enfin...

La grève dure. Elle s'est durcie. Elle se prolonge. Elle s'éternise. Les gueules noires ont envahi le centre ville. Ils sont aux portes de la Préfecture qui défend un double cordon de G.M.R. (C.R.S.) en tenue de combat. Les mineurs exigent qu'une délégation soit reçue. Ils veulent être entendus. Ils réclament un médiateur, de véritables négociations. Les slogans se succèdent, portés à  haute voix. La tension s'accroît. Déjà , dans les jours précédents, de nombreux affrontements ont opposé les hommes du fond aux forces de l'ordre. Les esprits sont exacerbés. La foule se fait de plus en plus pressante. La police charge pour se dégager. Premier contact ! Les manifestants reculent sans précipitation. Ils prennent leurs distances. Ils affluent à  nouveau. Nouvelle charge, presque aussitôt suivie d'une troisième. Les forces de l'ordre reçoivent des renforts venus de l'arrière, des rues adjacentes où stationnent depuis le matin les cars de police et les fourgons qu'on dit "paniers à  salade". L'action se fait plus confiance, plus violente. Un nouveau mouvement de foule. La riposte est immédiate. Premiers heurts. Le combat est forcément inégal. Les coups pleuvent. Les matraques sont performantes, les flics super-entraînés. Côté assaillants, on évacue les blessés. Bosses, fractures et traumatismes. Mais cette fois, les G.M.R. persistent. Ils poursuivent sur leur lancée. Ils repoussent les manifestants sur la place attenante à  la Maison du Département. Ils adoptent une position avancée.

Il n'y a pas eu de mot d'ordre. Il n'y a pas eu de meneur de jeu, pas de chef d'orchestre. Personne n'a donné le signal. La chose s'est accomplie spontanément. Les grilles horizontales protégeant à  leur base les platanes séculaires ont été arrachées, élevées à  bout de bras, jetées à  terre. Elles se sont brisées en fragments de différentes dimensions puis la fonte, à  défaut des pavés, a pris son vol. Une nuée, suivie d'un grand bruit de vitres brisées: les fenêtres de la Préfecture, face sud et, simple erreur de trajectoire, une bavure, l'innocente devanture du Café du Commerce. Les G.M.R., retranchés derrière leurs boucliers, n'ont pas cédé une once de terrain. Suit une série d'explosions, sèches comme des coups de feu. Ce sont les premières grenades lacrymogènes. Un épais nuage s'est élevé, a empuanti l'atmosphère. Une odeur âcre s'est répandue. Le feu irradie dans les gorges et les poitrines. L'air devient irrespirable. Les larmes vous brûlent les yeux, des larmes délayant sur les visages la sueur et la poussière agglutinées. Il faut se replier, battre en retraite.

Masqués, casqués, les G.M.R. progressent lentement en rangs compacts. Les tirs se succèdent, rapprochés. Passé l'Hôtel de Ville, les manifestants se dispersent au hasard des rues en direction des places hautes: "Dorian", "Le Peuple" où ils se regrouperont. La plupart empruntent la grande artère, droite de sept kilomètres, qui partage la ville dans toute sa longueur et que parcourent les tramways dotés de longues perches qui, reliées au réseau électrique, fournissent le courant nécessaire à  leur propulsion. La perche arrachée ? Rideau ! Le tram s'immobilise, privé d'énergie.

Les forces de l'ordre ont interrompu leur progression. Elles se positionnent, prêtes à  intervenir à  nouveau. Un tramway a été intercepté à  la hauteur de la rue Camille Colard. Reconnaissables à  leurs uniforme, le wattman et le receveur, descendus de leur machine, observent, silencieux, impassibles, la vague qui les submerge et qui submerge les quelques badeaux attroupés parmi lesquels, sans doute, des voyageurs désorientés, pris au piège. Un couple de bourgeois s'indigne, proteste, vitupère:
- Une honte ! C'est inadmissible !
- Et quoi encore ? Le pavé nous appartient !
Qui a crié ? Une toute jeune fille, vingt ans peut-être. Elle est vêtue de couleurs chaudes. Brune, très brune, elle a l'oeil vif et noire. Ce n'est pas seulement au couple qu'elle s'adresse. Elle se détache du flot des manifestants qui continue à  s'écouler le long du tramway étroit et haut juché sur ses roues, perche basse.
- Halte camarades !
L'entendent-ils ou pas ? Elle a plaqué à  hauteur d'épaules ses mains nues, doigts écartés, sur les tôles du véhicule et elle pousse de toutes ses forces, le dos arqué, la croupe saillante, comme si elle se croyait en mesure d'ébranler à  elle seule la lourde masse inerte. Un jeune homme a surgi à  son côté, qui l'imite mais leur leurs efforts restent vains. Ils insistent.
- Ridicule ! dit le jeune homme.
- Ces machins là , ça se renverse... Suffit de le vouloir.
Elle ne renonce pas à  l'impossible prouesse.
- Comment t'appelles-tu ? demande-t-il.
- Louise se présente, se présente-t-elle, arrière petite-fille, petite fille, fille et soeur de mineurs. Ma mère et moi travaillons à  domicile. On garde la maison toujours prête, des fois que les hommes auraient besoin de nous... comme maintenant... et toi ?
- Clément.
- Tu sais chanter ?
- Pourquoi ?
- à‡a aiderait.
- Chante si tu sais.
Elle murmure plus qu'elle ne chante:
" Quand nous en serons au temps des cerises
Et gais rossignols et merles moqueurs..."
- C'est une chanson d'amour !
- Pas seulement.
- T'as pas un truc plus vif, plus enlevé ? La Carmagnole !
- J'en sais pas d'autres par coeur. Faut faire avec.
Sa vois s'affermit, s'amplifie:
" Quand nous en serons au temps des cerises
Et gais rossignols et merles moqueurs
Seront tous en fête..."
Un homme les a rejoints, côté rue, puis trois, puis dix, quinze, vingt... Côté trottoir aussi, des hommes ont pris place en s'associant à  l'opération. Des dizaines de mains plaquées sur le métal. Une légère poussée. On laisse revenir. On répète la manoeuvre autant qu'il faut pour imprimer à  la masse une imperceptible vibration, juste un frémissement. Il n'y a pas d'effort à  accomplir. Simplement compromettre les lois de l'équilibre. Pousser, ne plus pousser, retenir, pousser à  nouveau. Le véhicule tangue, s'incline à  droite puis à  gauche. Le wattman et le receveur assistent sans mot dire au déroulement des opérations. Ils ne participent pas, n'applaudissent ni ne protestent. A la dernière minute, ils fermeront les yeux. Ils l'aiment bien leur tram, leur outil de travail. Mais ils n'interviennent pas. Ils n'interviendront pas. L'acte consommé, ils ils ne condamneront pas les auteurs du méfait. Ils connaissent leurs motivations. La grève ? Ils l'approuvent. Ils la considèrent comme juste. Les moyens mis en oeuvre . Il ne leur appartient pas de les discuter.
La violence appelle la violence. Mis en situation, ils agiraient avec la même détermination. Ils n'ont pas été contraints d'abandonner leur véhicule. Ils n'ont pas cédé à  la menace. Ils sont descendus pour voir, pour savoir, pour s'informer, parler d'égal à  égal avec ces hommes qui ne sont pas des étrangers pour eux, dont ils connaissent les origines, des hommes venus des profondeurs où ils exercent un autre métier, un autre monde que le leur, mais qui dépend des mêmes lois, des hommes arrachés de leur univers par une succession d'événements dont ils n'ont que très partiellement la maîtrise et que des circonstances dépendant de l'actualité ont placé sur leur chemin.
Pousser, retenir, pousser. Le balancement s'amplifie. La chute est désormais programmée. Louise s'est écartée. Un pas, deux pas en arrière. Elle n'en finit plus de chanter:
"Mais il est bien court le temps des cerises
Pendants de corail qu'on cueille en rêvant..."

Comme les bûcherons opèrent en forêt, les insurgés doivent prévoir, contrôler, maîtriser l'opération. Ils se trouvent maintenant rassemblés entre l'engin et les vitrines des magasins. Un dernier ahanement pour ponctuer l'ultime pression opérée avec ensemble. Un cri de triomphe, et aussi mise en garde pour d'éventuels imprudents. Le tramway s'écrase sur la chaussée dans un fracas de tôles froissées et de glaces éclatées. Il obstrue presqu'entièrement la chaussée. Les manifestants se hissent sur la barricade et organisent une éventuelle résistance. Maintenant encore, sur cet amas de ferraille qui fut une chose animée, vivante, leur chose, une part de leur vie, sur cette barricade improvisée, le wattman et le receveur seraient prêts à  répondre au premier appel, à  rejoindre ces hommes en colère pour donner avec eux une suite à  l'action commencée, opposer une résistance active à  ceux d'en face, les servants du pouvoir et aux forces qui les conditionnent. Il suffirait d'un mot, d'un geste pour qu'ils se reconnaissent comme étant des leurs. Ils sont déjà  des leurs.

Le jeune homme et la très jeune fille se tiennent en deçà  du tramway jeté bas. Elle lui a pris la main...
- C'est drôle, dit-il, on ne se connaissait pas.
- On se connaît toujours pas.
- On apprendra à  se connaître ? Tu crois ?
- Peut-être. Si la grève dure.
- Elle durera !

Le flot des manifestants s'est tari. Le flux les ramènera. Cent mètres environ séparent ceux de la barricade des barrages de police.
- Le Temps des Cerises, tu m'apprendras les paroles ?
- Bien sûr.
Elle a un sourire malicieux.
- Et toi, bien d'autres choses, ajoute-t-elle.
- Dis, tu sais comment s'appelait l'auteur de la chanson ?
- Presque comme toi. Clément, Jean-Baptiste Clément.

Là -bas, les G.M.R. s'agitent. Ils se préparent à  l'action. Leur mission est de rétablir l'ordre, d'assurer la libre circulation des personnes, de s'en prendre aux barricades.  C'est leur métier ! Leur efficacité n'est plus à  démontrer. Le taux de réussite et de rendement est particulièrement élevé. à‡a n'a jamais empêché les barricades de refleurir.

S'il consultait ses archives, s'il se reportait aux écrits de l'époque, à  ses anciens écrits, la façon de conter, c'est naturel, serait différente. Un autre ton, un autre style, une autre approche de l'histoire mais, tout bien considéré, les faits tels que les lui restitue sa mémoire, ne sont pas foncièrement différents des faits consignés dans le temps de l'action pour être publiés dans les pages intérieures du journal local auquel il collaborait par intermittence. Il est prêt à  en témoigner. C'est bien ainsi que se sont passées les choses.

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Les photos qui suivent, d'après l'IHS, datent des années 47-48. Elles ont été prises par un photographe amateur à  Saint-Etienne lors d'une manifestation.