Monday, August 10, 2020

En 1937, les salariés de notre département connaissaient une amélioration sensible de leurs conditions de travail et de vie avec la semaine de 40 heures, les congés payés et les conventions collectives. Le Front Populaire avait apporté cette embellie en France mais le "Frente Popular" était confronté depuis l'été 1936 à  l'agression de Franco, soutenue par Hitler et Mussolini. Les bombes pleuvaient sur Madrid et les grandes villes espagnoles. Impérieusement, il fallait aider l'Espagne républicaine. Le document qui suit est peu connu. Il s'agit d'un appel pathétique lancé en 1937 par l'instituteur Claudius Buard (1900 - 1978), président du Comité d'accueil, délégué de l'U.D. des syndicats, qui, après la Libération, deviendra sénateur de la Loire et Conseiller général.

Maintes fois la voix puissante de notre CGT a dénoncé la criminelle agression dont est victime l'Espagne républicaine, ainsi que l'abominable politique de non-intervention... à  sens unique qui n'a fait que favoriser le fascisme international. La solidarité des travailleurs de France envers leurs frères espagnols a été totale et a revêtu les aspects les plus divers. Car ils savent que le peuple espagnol défend une cause universelle et sacré. Notre Union Départementale a, en particulier, répondu en novembre 1936 à  l'appel de notre centrale syndicale, pour la constitution d'un "Comité départemental d'accueil aux enfants d'Espagne", au moment où, dans Madrid assiégée, des femmes, des enfants souffraient du froid, de la faim, et où les avions de Hitler et de Mussolini déversaient quotidiennement des tonnes de bombes sur les quartiers les plus populaires de la capitale. Une tâche urgente s'imposait: sauver les enfants, le plus grand nombre d'enfants. La Fédération des oeuvres post-scolaires, le Syndicat national des Instituteurs, la Coopérative "L'Union des Travailleurs" répondirent à  l'appel de notre U.D. qui mit ainsi à  disposition du Comité créé tout son appareil administratif. Les demandes d'hébergement d'enfants affluèrent nombreuses, car on fait jamais en vain appel à  l'esprit de responsabilité et au coeur des prolétaires de notre région.

Les premiers convois

 

Ainsi, en quelques jours, plus de quatre cent demandes arrivèrent au bureau de l'U.D. et dès le mois de mars, on pouvait recevoir un premier convoi de cinquante enfants de Madrid et de Malaga. Ce premier convoi fut suivit d'un second en avril. Tous furent hébergés dans la colonie scolaire de Montbarnier, que la municipalité avait gracieusement mise à  la disposition du Comité d'accueil. Bientôt, début juin, une centaine d'enfants de Bilbao vinrent les rejoindre. Les uns et les autres furent répartis dans les familles qui en firent la demande. Puis les convois affluèrent vers La Pallice. Le temps manquait pour organiser des camps convenables. Les pauvres gosses furent casés par les autorités préfectorales dans des locaux parfois insalubres. En juin et juillet, répondant à  l'appel de notre camarade Buisson, secrétaire général du Comité national, nous prenions à  Chomérac (Ardèche) et à  Montélimar, deux nouveaux contingents de 170 enfants.

 

La colonie des réfugiés à  Chantegrillet

 

En juin étaient arrivés à  Saint-Etienne plus de 400 femmes, enfants et vieillards, évacués en hâte de Bilbao, avant l'entrée des nationalistes dans la ville. Ils furent cantonnés par la Préfecture dans le local de l'ancienne Ecole des Mines. Notre Comité d'accueil s'intéressa à  leur sort et apporta quelque soulagement à  leur détresse. C'est ainsi qu'il fournit moïses et paillasses aux "moins de deux ans" qui couchaient à  terre avec leurs mères. Avec les femmes des Comités féminins de Saint-Etienne et de sa région, il fournit linge et vêtements, et chaussa de petits pieds nus. Il fit tout ce qu'il put. En octobre vint du ministère de l'Intérieur (celui du Front populaire, si besoin était de le préciser, ndFI) l'ordre de refouler tous les réfugiés espagnols dans le délai le plus court, en Espagne républicaine ou nationaliste, à  leur choix. Ces femmes et ces enfants qui avaient cru trouver chez nous un abri, un asile, allaient être envoyés dans la fournaise. Le Comité d'accueil, en hâte, en quelques jours, aida à  la constitution du comité hispano-français et, en collaboration avec lui, il trouva à  placer dans des familles de Saint-Etienne, la vallée du Gier, de l'Ondaine, et en région lyonnaise, cent trente enfants et une centaine d'adultes.

 

Il faut poursuivre l'effort

 

Cette tâche immense, nous avons pu l'accomplir grâce à  l'effort des organisations de nos syndicats, surtout des Amicales Laïques. L'entretien de la colonie de Montbarnier, en mars, avril et mai 1937, nous est revenu à  plus de 24 000 francs; les frais de transport des enfants, achats de chaussures, de vêtements... font un total de 40 000 francs. Nous avons pu réaliser tout ce que nous désirions grâce au dévouement de nombreux camarades, inspecteurs bénévoles et dévoués, qui ne marchandent ni leur temps, ni leur peine; grâce aussi, il faut le dire, au concours le plus total des municipalités de Saint-Etienne, Firminy, Grand-Croix, Rive-de-Gier, La Ricamarie, Terrenoire, Saint-Priest-en-Jarez, Vénissieux...

(...) Aussi, grâce aux efforts coordonnés de tous, à  la solidarité admirable des travailleurs de notre région, près de 500 enfants, près de 200 femmes et vieillards ont été mis à  l'abri des privations et des souffrances. Nous demandons à  nos organisations de poursuivre leur effort de solidarité. Il faut beaucoup d'argent pour atteindre le but que nous désirons. Nos besoins sont constants, multiples...

Illustrations: affiche de propagande de la République espagnole, photo de Claudius Buard (archives IHS) et fresque à  Guernica, pays basque espagnol (Forez Info).

-

Annexes: articles de presse collectés par Forez Info

 

La Tribune Républicaine du 25 avril 1937

" Des enfants espagnols à  Saint-Etienne

Hier sont arrivés à  Châteaucreux 51 enfants, 22 filles, 29 garçons originaires de Malaga et Madrid. Ils étaient accompagnés par une institutrice et un infirmier, M. Alcala. Les petits réfugiés étaient partie de Barcelone la veille à  5 heures du matin et avaient franchi la frontière à  Cerbère (...). Une réception cordiale eut lieu au cercle des Cheminots où une collation leur fut offerte par le Syndicat des Cheminots. Après la visite médicale du docteur Poulain, tous les enfants furent conduits à  l'orphelinat du Rez où; après le repas, des autobus vinrent les prendre pour les conduire à  la colonie de Montbarnier, où, au milieu de la nature ils oublieront les horreurs de la guerre civile qui déchire leur pays.

La Tribune Républicaine du 9 mai 1937

" Cent enfants de Bilbao sont arrivés hier à  Saint-Etienne

Saint-Etienne,

Un nouveau convoi de cent jeunes enfants espagnols est arrivé, hier matin à  Saint-Etienne, venant de Bilbao. Les petits réfugiés qui avaient débarqué la veille à  La Rochelle furent reçus à  la gare de Châteaucreux par MM. Ramier, Marcel Thibaud, adjoints au maire; Delorme, conseiller municipal délégué; Rouchouze, conseiller municipal; Raymond, secrétaire général de la mairie; Kristensen et Laval, du Bureau des écoles de la mairie, Mme Buard, MM. Buard, Lancha, Molura et Nunez, du comité d'accueil; Bérille, représentant M. Ronon, président de la section de la Loire de la Ligue des Droits de l'Homme; Méjasson, représentant l'UFOLEP, etc. Une collation fut offerte aux enfants au cercle des Cheminots, d'où, après la visite médicale, ils furent conduits à  l'orphelinat du Rez pour le repas de midi. Dans l'après-midi, 72 enfants furent conduits à  Montbarnier et 28 ont été gardés à  l'orphelinat."

 

photo La Tribune, en médaillon, M. Lancha