Friday, September 25, 2020

NDFI: contrairement aux précédents articles de notre rubrique "Histoire sociale de la Loire", que l'on doit à  l'I.H.S. de la CGT de la Loire, celui-ci provient d'un cahier régional de l'Institut. Cet article est signé par M. Arbite, un ancien manoeuvre, sous-secrétaire de la section CGT des immondiciers de Saint-Etienne. C'est de lui dont il est question dans le texte, publié en 1996, et que nous ne reproduisons pas in extenso.

En 1933, le travail d'immondicier - on dit aujourd'hui éboueur - était très pénible car il fallait hisser les poubelles manuellement jusque sur la plate-forme du camion. La teneur en cendres de charbon augmentait leur poids et provoquait beaucoup de poussières lors du déchargement. Le travail des "gandous" était salissant et insalubre. En 1934, ils voulurent obtenir de meilleurs conditions de travail et de salaire.

Nous étions 28 camarades réunis le 20 janvier 1934 à  midi au Clos Chevalard et nous écoutions attentivement les explications de notre cher Marcel Thibaud sur le fonctionnement du syndicat et le travail que nous avions à  faire pour former notre section syndicale qui devrait adhérer au syndicat des employés municipaux. Malheureusement, à  ce moment il y avait deux syndicats comme il y avait deux CGT. Tous les camarades présents optèrent pour le Syndicat Unitaire et pour la CGT-U.

Nous donnions immédiatement notre adhésion individuelle et pleins d'espoirs pour l'avenir, nous nous séparions en fixant une seconde réunion où seraient désignés les membres responsables de la section syndicale.

Deux ou trois jours après, à  la Bourse du Travail, les camarades étaient réunis au nombre de 40. Elle avait pour buts principaux l'élection du bureau et l'examen du cahier de revendications. Nous passons tout d'abord à  l'élection du bureau et c'est à  l'unanimité des membres présents qu'Arbite est désigné secrétaire. Rémard est trésorier et Vial, Franchon et Lachize délégués.

Voici ce que nous réclamions:

1) Une journée de repos par semaine car nous travaillions à  l'époque 365 jours/an.

2) 6 Francs d'augmentation pour les manoeuvres et 8 pour les chauffeurs.

3) Maintien des onze camions l'été

4) Pas de renvois pour action syndicale. Il y avait eu un précédent. Six camarades avaient été révoqués et il y eut grève pour l'empêcher.

5) Embauche par rang d'ancienneté

Ces revendications n'étaient pas bien méchantes et nous pensions qu'elles seraient acceptées par la municipalité et par M. Vey, notre patron direct. Arbite envoya par lettre les revendications avec demande de délégation. M. Foulhouse, adjoint à  la Voirie, accepta de suite de recevoir notre délégation mais refusait de recevoir notre camarade Bonnet, secrétaire du Syndicat Unitaire des Municipaux ainsi que Marcel Thibaud, secrétaire de l'Union Locale Unitaire. Et c'est donc seuls que nous nous présentions le 10 février 1934 devant ces messieurs Foulhouse, Le Tellier,  directeur de la Voirie, et Vey, adjudicataire, ainsi que divers employés de bureau.

Je puis vous dire que nous n'étions pas bien rassurés surtout après l'entrée que nous fit M. Foulhouse qui s'étonnait qu'il existât un syndicat à  la régie du nettoiement.

Mais cette entrée en matière et cette façon de nous recevoir nous avait remis d'aplomb et Arbite, doucement mais fermement, expliqua ce que nous réclamions. Après examen et marchandage, voici ce que la Municipalité nous proposait:

1) Maintien du salaire pour la semaine de 6 jours au lieu de sept, ce qui nous faisait une augmentation de 4 ou 5 Francs par jour
2) Maintien des onze camions l'été

3) Maintien du salaire des hommes de la décharge

4) Aucun renvoi pour action syndicale

5) Paiement des camions supplémentaires

6) Embauchage par rang d'ancienneté des relais

Après accord avec l'administration municipale, j'accepte l'arbitrage qu'elle me propose: porter la journée des chauffeurs de 29 francs à  33 Frs 60 et celui des collecteurs de 26 Frs à  30 Frs 30. Le repos hebdomadaire étant assuré par roulement et les remplacements de marché étant payés en plus. Quant aux horaires des tournées d'été, ils seront maintenus comme en hiver. Nous avions gagné la première manche.

Le 12 février 1934, nous participions au mouvement de grève pour faire réponse au coup de force du 6 février et barrer la route au fascisme. Les ordures restèrent dans les rues. Le 13, nous étions au travail mais il fallait ce jour-là  enlever les immondices accumulés la veille. Ce qui nous faisait deux journées de travail en une et nous voulions être payés en conséquence. Un accord se réalisa avec Vey en ce sens: paiement des camions supplémentaires à  20 Frs par camion sur la base de quatre camions par tournée. Ainsi une tournée qui faisait habituellement 4 camions, et ce jour-là  8, cela leur faisait 80 frs de plus que leur journée, soit 20 Frs par homme. Seconde victoire.

Mais M. Vey n'acceptait pas tout cela de gaieté de coeur car il voulait réaliser des économies et il étudiait un plan d'attaque. C'était un patron de combat. Il trouva enfin un moyen pour nous licencier. Voici comment. Le 16 février, les ouvriers furent très surpris en rentrant au garage après leur journée de voir un nouveau tableau du personnel roulant. Six ou sept camarades qui avaient de 7 à  10 ans d'emploi étaient mis au relais quand de nouveaux embauchés prenaient leur place. C'était renier les engagements pris. On demanda au fils Vey de faire venir son père. Il vint au garage le 17 en compagnie d'une trentaine d'agents de ville et d'un commissaire de police et se mit dans une colère noire. Rendez-vous fut donné dans son bureau. Nous fûmes reçus par un véritable conseil de guerre. Notre charmant patron nous indiqua qu'il nous congédiait et qu'il nous avait déjà  remplacés.

Le 18 février 1934 au matin, les ouvriers congédiés sont devant le garage avec Marcel Thibaud et Bonnet, des Municipaux. Nous attendons l'ouverture des portes et à  5h30 nous voyons arriver la police en nombre imposant puis deux camions d'ouvriers des gravières d'Aurec pour leur faire oeuvre de "jaunes", des briseurs de grève. Mais le portail est ouvert et nous en profitons pour entrer en masse malgré Vey et la police. Thibaud, Bonnet et Arbite demandent alors aux ouvriers de ne pas faire les briseurs de grève. Quelques-uns se joignent à  nous mais malheureusement il en reste beaucoup qui, soit par ignorance, soit à  cause de la misère, vont faire le jeu du capitalisme. Sept camions sur onze sortent pour aller effectuer l'enlèvement des ordures ménagères. Et nous allons nous réunir à  la Bourse du Travail. Le soir du 18 février, Arbite et Castelnovo sont arrêtés et emprisonnés sous l'inculpation d'entrave à  la liberté du travail. Ce n'est bien sûr qu'un prétexte. Le but est de faire avorter le mouvement en emprisonnant le dirigeant de la section syndicale. Mais la grève continue et la solidarité joue. Les ouvriers et les petits commerçants versent leurs gros sous et plus de 17000 Frs seront recueillis pendant la durée de cette grève, de 45 jours, qui verra 43 ouvriers tenir tête aux Pouvoirs publics.

Le 22 février, Arbite et Castelnovo passent en correctionnelle. Plusieurs milliers d'ouvriers viendront leur apporter leur soutien. Je signale en passant le Secours Populaire de France qui a mis à  notre disposition son avocat, qui nous alimentait pendant notre séjour en prison et venait en aide à  nos famille. La salle du tribunal est pleine à  craquer. Cité comme témoin, Marcel Thibaut fait le procès du capitalisme. Le Président fait évacuer la salle...

Le tribunal applique une condamnation de principe, pour ne pas avoir l'air de céder, et condamne les deux syndicalistes à  4 jours (Arbite) et 2 jours de prison. Ce qui revient à  les libérer de suite. Un meeting est immédiatement organisé à  la Bourse du Travail et nous reprenons notre place dans les rangs des grévistes. Nouveau mandat d'arrêt ! Arbite se cache pendant trois semaines tout en restant à  son poste à  la Bourse. D'autres arrestations ont lieu mais la grève se poursuit toujours et l'on voit les caisses se vider sur les trottoirs, les plaques de la verse s'envoler toutes seules et les camions en panne...

Mais c'est finalement M. Vey qui devait remporter cette 2e manche. Notre trésorier par exemple, et je le dis sans animosité, abandonna au 41e jour. Mais nous n'avions pas dit notre dernier mot et nous l'avons prouvé par la suite. Nous avons réclamé la mise à  la porte de Vey et la mise en régie directe de l'enlèvement des immondices. La section syndicale réclama la réintégration de tous les révoqués. Cette nouvelle lutte dura deux ans avec le soutien du Parti Communiste. Nous participâmes aux manifestations, défilés et cavalcades des syndicats... Enfin nos efforts furent récompensés quand la municipalité du Front populaire constitua la mise en régie directe. Et le 6 avril 1936, les révoqués étaient réintégrés. La section syndicale comptait alors 50 adhérents. Nous avons obtenu cette année deux augmentations de salaire et une autre en 1937 et 21 jours de congés payés, l'augmentation de l'allocation familiale, des vêtements de travail et le paiement de la journée pour les périodes militaires. En 1938, nous voyons l'effort fait par la section pour le classement et nous sommes heureux d'être prêts de la victoire car déjà  les deux tiers des chauffeurs étaient classés. Pour la grève chez Mimard, plus de 7000 Frs furent versés aux grévistes, et 4000 aux Républicains espagnols, 200 à  l'orphelinat du Rez, 150 aux vieux de la Charité et 300 à  la section des Cantonniers...

C'est ce qui s'appelle du beau travail et les gandous prouvent que pour la solidarité, ils ne sont pas les derniers.