Monday, April 06, 2020
Novembre 1942, suite au débarquement allié en Afrique du nord, la Wehrmacht envahit la Zone sud et avec elle le Forez. L'industrie travaille au profit de l'économie allemande, des milliers de Foréziens partent accomplir le STO outre-Rhin tandis que d'autres refusent et risquent leurs vies. La Gestapo prend ses quartiers et la police française déporte les Juifs en même temps que certains Justes en arrachent à  ses griffes. Et en 44, les bombardiers américains larguent leurs bombes. Retour sur les années sombres, celles du " chagrin et de la pitié "...

 

L' irruption des Allemands en zone Sud entraîne l'existence d'une double police et d'une double administration. L'Etat français conserve en théorie sa souveraineté pourtant il n'a plus guère d'autorité car les décisions les plus importantes se prennent sans lui. Les autorités françaises servent tout juste à  maintenir l'ordre et à  maintenir les cadres administratifs.

Effectifs de la Wehrmacht et relations avec la population à  son arrivée

Environ 8000 soldats allemands sont cantonnés dans le Forez, les troupes les plus nombreuses étant positionnées dans l'agglomération stéphanoise. 19 communes sont marquées par la présence allemande, dix dans la vallée du Gier, six en Montbrisonnais, trois dans la partie rurale de l'arrondissement de Saint-Etienne. A partir de mars 44, il n'y aura plus de garnisons à  Saint-Etienne mais quelques 200 hommes répartis en commandos d'intervention secondés par la milice française et la gendarmerie.

Dans l'ensemble, l'installation des Allemands se fait sans encombre car les maires des communes veillent à  ce qu'il n'y ait pas d'incidents. Cependant la population supporte difficilement la présence étrangère. En décembre 1942, une sentinelle allemande est abattue à  Saint-Paul-en-Jarez. Le 24 décembre, un soldat allemand tombe dans des conditions douteuses du tramway en marche à  hauteur de la caserne Rullière (fac de lettres). Il reste inanimé sur le trottoir sans que personne ne vienne l'aider. Il n'y eut pas d'autres incidents de cette sorte mais les soldats d'occupation se plaignent parfois d'être insultés dans les cinémas. Une des premières mesures anti-allemandes fut de dérober ou détériorer les panneaux de signalisation en langue allemande.

Gestapo et Abwehr

La Gestapo ne s'installe à  Saint-Etienne qu'à  la fin février 1943, au Nouvel Hôtel (Chateaucreux) en mars avec une annexe rue de la Convention et une à  Montbrison rue Alsace-Lorraine. A l'origine tous ses membres sont Allemands (ou présumés tels), ils ne sont que six. Le chef, un nommé Albert est ingénieur dans une grande usine allemande. Un autre Freddy Kuhner est marchand de draps. Un autre encore, César Paoli est le patron d'une brasserie de Berlin. Wunsch est représentant de commerce. Mais le plus célèbre à  l'échelon local est Gustave Neumann connu sous le pseudonyme d' Armand Bernard. Une note de la résistance le décrit ainsi: "Grand, mince, sarcastique et parfois spirituel, parlant très bien le français et en possédant toutes les nuances, n'ayant conservé qu'un accent chantant peu prononcé(...) Ses connaissances de la langue française lui firent donner les fonctions d'interprète. Type même du genre " bon enfant " et " esprit large ", provoquait les confidences et les amitiés pour obtenir tous les renseignements voulus, en jouant ainsi les moutons ou les agents provocateurs, a réalisé de nombreuses arrestations." A. Bernard fut abattu le 19 août 1944 à  Rive-de-Gier. Il avait fait sienne cette devise qui dit que " le loup afghan se chasse avec un chien d'Afghanistan ", autrement dit que pour lutter contre la Résistance et les Juifs, il lui fallait des soutiens français et même Juifs ! Aussi recruta't'il un Juif, Zarke, chargé de débusquer ses coreligionnaires. A notre connaissance, deux gestapistes allemands, Buhl et Schneider furent arrêtés à  Saint-Etienne et fusillés ensembles à  Lachaulme (La Chaulme ?)

Quelques primes offertes par la Gestapo de Saint-Etienne: une mitraillette prise au maquis = 4000 francs. Un poste émetteur = 10 000 francs. La Gestapo de Lyon fit savoir en 1943 qu'une prime de 100 000 francs serait versée pour toute dénonciation de résistant.

Par la suite ces premiers éléments vont se renforcer avec des agents venus d'Allemagne, du Luxembourg ou de l'Armée d'Afrique ainsi que d'autres de diverses origines. Parmi ceux ci, un certain Freddy Gugenheim, alsacien et selon certaines sources le bourreau de la résistante Elise Gervais. Il s'était fait une spécialité de " tirer les vers du nez " des résistants prisonniers en se faisant passer pour un des leurs. Un grand résistant forézien, CV, affirme par ailleurs que ce Freddy avait pris quelques Juifs sous sa protection... Si les effectifs de la Gestapo allemande ne dépassèrent jamais la quinzaine de membres, elle fût par la suite secondée par la Milice et put aussi compter sur 35 agents "vacataires". Parmi ses agents les plus notoires on compte un waffen SS décoré de la " Croix de fer ", cinq repris de justice, cinq Français issus de la milice, deux du " Parti Populaire Français " de Doriot, un Polonais naturalisé.

Un Historia HS de 1972 consacré à  la Gestapo en évoque certains : un certain Jean L. personnage trouble qui semble avoir eu un pied dans la Résistance et un autre dans la Gestapo. Un hôtelier ardéchois qui sera abattu dans le Vivarais par des maquisards. Un certain Jean B. parlant l'allemand, redoutable. Un autre J.B. surnommé "courrier d'amour" par A. Bernard à  qui il procurait des filles. Pierrot D. trafiquant du marché noir impénitent. Parmi ces Français " badgés " à  la Gestapo, la revue cite aussi " l'équipe des Italiens" de sinistre réputation. Quatre d'entre eux furent fusillés à  la Libération: Wadis Novach (le Polonais déjà  cité ?), Aupetit (un ancien sportif assez connu), Karcher (de Roanne) et Freddy G. déjà  cité.


De gauche à  droite, de haut en bas: Wadis Novach, Aupetit, Karcher et Freddy Gugenheim. Tous les quatre fusillés à  la Libération. Source: Historia HS 1972. Novach (ou Novak) - nous dit un numéro de la Dépèche de 1945 - a participé à  sept expéditions au Mont Pilat, mais aussi à  Roanne, à  Cotatay où un maquisard fut tué... A son procès , des témoins ont affirmé avoir été torturés par lui. " Mais celui-ci, que l'appareil solennel de la cour n'émotionne pas du tout, se défend énergiquement et dément toutes les accusations formulées contre lui... J'ai fait ce que j'ai pu et pas toujours ce que j'ai voulu. Si vous me jugez coupable, je demande moi-même la peine de mort." Il fut entendu...

En outre, à  côté de ces " actifs ", près de 300 indicateurs ont travaillé pour la Gestapo, 300 hommes et femmes. Le chiffre, repris par la presse à  scandale après la guerre a paru exagéré, il est pourtant confirmé par plusieurs témoins. La liste nominative de ces agents honoraires stimulés par l'appât du gain n'est pas connu avec précision.

D'autre spécialistes sont présents à  Saint-Etienne. Ceux là  sont chargés de la propagande allemande, de l'orientation de l'économie locale vers l'effort de guerre du 3ème Reich, de l'envoi de travailleurs du STO vers l'Allemagne, de la censure des journaux, etc.

Un service de renseignement de l'Abwehr (contre espionnage de la Wehrmacht dirigé par l'Amiral Canaris, pendu après le complot manqué contre Hitler. Ne pas le confondre avec le SD (= Gestapo) a fonctionné à  Saint-Etienne. Les agents de l'Abwehr réprouvaient les méthodes de la Gestapo mais oeuvraient finalement dans le même sens puisque les personnes arrêtées étaient transmises à  la Gestapo de Saint-Etienne ou de Lyon.

Premières mesures des services allemands

Les Allemands s'intéressent immédiatement à  tout ce qui peut faciliter leur tâche de surveillance et empêcher toute action armée de la population à  leur égard. Ils démobilisent d'abord l'armée d'armistice et les officiers et sous-officiers sont rendus à  la vie civile et astreints à  une surveillance constante. Ils n'ont pas la possibilité -sauf permission- de quitter leur lieu de résidence. En Août 43, ils se font remettre la liste de tous les Anglais et Américains résidant dans la région ainsi que celle de toutes les automobiles en circulation, réglementent l'éclairage des villes et des campagnes, fixent le couvre-feu et la sonnerie des cloches est restreinte à  l'Angélus, aux messes du dimanche et aux enterrements de peur qu'elles ne signalent les mouvements de leurs troupes. Leur souci du détail va loin, les colombophiles sont surveillés ainsi que la taille des haies sur les bords des chemins. Les journaux déjà  muselés par Vichy sont décortiqués par les services allemands. Toute allusion négative est sanctionnée.

La chasse au CDM

Concernant les fameux dépôts d'armes cachés par le CDM ( voir article précédent), nous avons vu que la Kommandantur avait mené les premières investigations. Devant le manque de résultats c'est la Gestapo qui prend la relève. En novembre 42, les gendarmes de Feurs Faure et Schneider sont arrêtés et sont déportés. Faure reçut à  son retour les médailles de la résistance, militaire et de la Légion d'Honneur (dans les années 50, il prit le commandement de la brigade de Saint-Galmier). En janvier, le commandant Poirel est arrêté à  son tour et déporté.

Le 1er Septembre 43, cinq agents débarquent chez le comte de Neufbourg qui tente de s'enfuir. Il est rattrapé et roué de coups. Les princesses de Bourbon-Sicile et d'Orléans présentes protestent en vain. Le comte a trois fractures, un docteur de Boen s'approche malgré les menaces, le Père Rolly l'administre de loin. Il est emmené tandis qu'un proche, le jeune Cote entonne la Marseillaise. Détenu à  Saint-Etienne et maltraité, Neufbourg ne parle pas. Pendant ce temps, les habitants d'Arthun écrivent une pétition et le vicomte de Meaux, président de la Corporation Paysanne proteste officiellement. Marguerite Gonon lui rend visite. De Neufbourg est libéré faute de preuves le 17 septembre et retrouve ses étangs où sommeillent les caisses d'armes. A l'heure des distinctions, ce vieil officier de cavalerie grièvement blessé en 14-18, résistant, écrivain, historien, éleveur et aristocrate royaliste du Forez refusera toute distinction, estimant avoir fait son devoir. En revanche, il demandera à  plusieurs reprises la croix de guerre pour ses hommes. Aucun ne la recevra jamais. Ils auront cependant droit à  un " merci " et une poignée de main du général de Gaulle en 1948. Marguerite Gonon fût décorée de la Légion d'Honneur en... 1992.

De Loisy, chef CDM de la Loire, après avoir appris l'arrestation de Poirel se réfugie en Ardèche chez un vigneron puis gagne les montagnes protestantes du Vivarais où pendant un mois sa vie frugale s'accompagne de la lecture de la Bible (le Vivarais protestant fût un haut-lieu de la résistance, la commune du Chambon-sur-Lignon reçut la médaille des Justes du gouvernement d'Israël, près de 5000 personnes dont de nombreux enfants juifs y furent accueillies et cachées). Il revient en Forez et met au point un signal d'alerte avec sa femme à  Montbrison. Elle doit suspendre un chiffon blanc à  son balcon si les Allemands le cherchent. Il échappe de peu à  une nouvelle arrestation et s'arme d'un pistolet 6.35. Un jour lors d'un contrôle dans la gare, il a tout juste le temps de le dissimuler dans un sceau de charbon. Sous une nouvelle couverture d'ingénieur des Eaux et Forêts, il travaille à  l'ouverture d'une route forestière à  Chalmazel. Marguerite Gonon lui fait rencontrer des responsables qui cherchent un chef pour l'Armée Secrète de la Loire.

Il refuse et G. Vidiani, promis à  un destin tragique devient le chef très éphémère de l'AS Loire. De Loisy après la guerre s'en alla combattre en Indochine. Le supérieur de De Loisy est le général Frère qui est arrêté le 13 juin 43 et déporté. Sur son lit de mort un an plus tard, le général demande à  un de ses adjudants d'aller trouver De Gaulle et de lui dire qu'il s'était abstenu lors du vote de sa condamnation à  mort par contumace. En effet, Frère avait présidé la cour martiale qui condamna De Gaulle en 1940. Une caserne de Lyon où tant de Foréziens ont fait leurs trois jours porte son nom.

Le " Camouflage du Matériel " fût le plus important des réseaux de la résistance en zone sud, fort de plus de 3000 membres. 92 d'entre eux furent tués, 106 déportés et 200 autres internés. Le colonel Rémy écrit à  son sujet: "La forme particulière des actions de camouflage de matériel fit qu'auprès d'elle paraissent bien pâles les romans d'aventures et autres westerns si populaires à  l'écran. Leur épopée a le mérite d'être vraie !"

L'Industrie forézienne au profit de l'Allemagne

Aurait-il fallu nommer ce chapitre " la collaboration économique avec l'Allemagne " ? Peut être, car c'est bien de ceci dont il s'agit mais il n'en demeure pas moins que sans les commandes passées aux entreprises du Forez par le IIIème Reich (et via le gouvernement français) c'est toute une population, toute une région qui aurait souffert de la récession économique. Ne serait-ce que du point de vue de la Manufacture d'armes de Saint-Etienne, qui ne peut plus livrer à  une armée française vaincue, les commandes allemandes furent, du stricte point de vue économique et en utilisant de gros guillemets " une chance pour l'industrie forézienne ". D'autre part et sauf exceptions, les commandes ne furent pas le fait d'un libre échange consenti mais au contraire imposées par le gouvernement français et une occupation étrangère. Enfin, si les industries de la région n'avaient pas travaillé pour l'Allemagne, un plus grand nombre de leurs ouvriers seraient partis travailler en Allemagne dans le cadre du STO.

Cette situation d'ailleurs n'a pas débuté avec l'invasion de la zone Sud. Dès 1940 et via Vichy qui doit honorer les conditions d'armistice, la Manufacture reçoit deux commandes de 750 et 1950 bicyclettes pour l'équipement de la Whermacht. En 1942, elle fabriquera des fusils Mauser K8. En 1941, Marrel à  Rive-de-Gier fournit un stock de garnitures de briques, à  Andrézieux, Barriol et Dallière reçoivent commande d'un stock d'acier au tungstène. En 1942, les Houillères de Saint-Etienne expédient 177, 7 tonnes de charbon vers l'Allemagne, et 718, deux tonnes début 1944. A Saint-Chamond, 16 chaudières de locomotive sont construites, puis 25 essieux, à  nouveau 33 chaudières... A Chazelles, les chapeliers fabriquent les bottes en feutre qui équipent les combattants du front russe et Saint-Etienne fournit la gaze pour les pansements. Firminy reçoit une commande de 500 canons de DCA, Unieux également. Une industrie Rive-de-Gier encore fournit la Roumanie alliée à  l'Allemagne en canons de 105 mm. A Saint-Etienne, certaines sculptures de bronze sont fondues au profit des Allemands, en particulier celle du député-maire Dorian.

STO et réfractaires

Au printemps 1942, les accords Laval-Sauckel prévoient l'envoi en Allemagne des travailleurs français, leur départ devant assurer en contrepartie le retour en France des militaires prisonniers. Les premiers retours des prisonniers donnent lieu à  des cérémonies officielles et la presse glorifient les travailleurs en partance. Au début ce sont les volontaires (" la relève ")qui s'en vont mais très vite devant le peu d'enthousiasme des moyens coercitifs sont mis en oeuvre. De fait, tout Français de sexe masculin âgé de 18 à  50 ans est susceptible d'être expatrié. C'est le Service du Travail Obligatoire. Dans les faits, on compte des exemptés (les mineurs) ou des " planqués " qui suscitent la haine: les étrangers non concernés, les patrons, les riches.

Vitrail de l'église de Marols, dans les Monts du Forez

Des mouvements sporadiques se déclenchent contre le STO. Ainsi, le 16 septembre 42, une liste de 17 partants est affichée à  Chateaucreux à  Saint-Etienne. Une grève immédiate paralyse l'atelier des machines et touche 25 ajusteurs, chauffeurs et employés. Des tracts appelant à  la grève sont distribués parmi les cheminots et les métallurgistes du Gier: " Pas une heure de travail, pas un homme pour Hitler. Un autre tract du 17 vocifère: Ouvriers, employés, techniciens, l'espion boche Laval, couvert par le capitulard Pétain vole au secours de leur maître Hitler en mobilisant les travailleurs français au service de l'Allemagne. Français, Françaises, à  cette nouvelle trahison des vendus de Vichy, il faut répondre par la grève générale en occupant les usines. En luttant, vous précipiterez la défaite de Hitler et le châtiment de sa cynique (politique) et l''heure de la délivrance de la France et de nos chers prisonniers(...)Vous manifesterez contre les départs forcés en Allemagne. Vous montrerez que les travailleurs de France sont prêts à  lutter les armes à  la main pour la Liberté de la France..."

Les forces de police entrent en action et menacent. Le mouvement semble tué dans l'oeuf à  Montbrison mais à  Saint-Etienne, plus de 5000 personnes manifestent. 70 sont arrêtées. Le 31 décembre 42, Firminy voit se dérouler une manifestation de plusieurs centaine de personnes. Le 5 janvier, la grève gagne La Ricamarie et Unieux mais s'essouffle en raison de nombreuses arrestations, au total 232 dont 18 femmes. Par la suite et à  cause de la répression, il y aura peu de manifestations, mais d'autres actions les remplaceront. Par exemple des inscriptions injurieuses contre Laval (" le négrier ") ou Pétain sur les wagons de train, des bris de vitres, des arrêts de train par actionnement du signal d'alarme. A Chazelles, on vit même les requis tenter de crever les pneus des cars en partance vers Saint-Etienne, sous l'oeil des gendarmes qui restent passifs.

Histoire d'un STO: Dans son édition du 16 septembre 1945, le journal La Vallée du Gier avait consacré un long article à  la mémoire de Jules Merle. Originaire d'Izieux, membre actif de la J.OC., il fit son S.T.O. parmi les mariniers de l'Oder. Il parvint à  établir, au gré de ses nombreux voyages a bord des péniches, des contacts avec les groupes d'Action catholique allemands. Arrêté, relâché, suivi par la Gestapo, il fut tué en Pologne, lors de l'avancée russe, début 1945.

Au total, environ 6000 foréziens semblent avoir été concernés par le STO. Il y eut aussi un certain nombre de volontaires de " la relève " mais les chiffres sont peu clairs. De même que ceux concernant le retour des prisonniers (cf Partie 1) 41 personnes parmi ces expatriés trouvèrent la mort en Allemagne, le plus souvent dans des bombardements alliés, parfois à  cause d'accidents. Un seul a été jugé indésirable et expulsé par le Reich, 19 se sont évadés. Citons le cas d'André Ruel. Celui ci STO en Allemagne organise avec quelques camarades des sabotages dans l'usine où il travaille. Arrêté, il est torturé et déporté à  Dachau. Plus de la moitié des STO furent envoyés en Autriche dont 33% dans le Tyrol, deux Stéphanois se sont retrouvés à  la frontière entre l'Ukraine et la Galicie. 28% des STO furent affectés en Pologne, surtout en Silésie, région minière et métallurgique qui n'est pas sans rappeler le bassin stéphanois (ce n'est pas un hasard si Saint Etienne et Katowice se sont depuis jumelés). 64 travailleurs ont vécu en Yougoslavie (Slovénie surtout) et 226 en Tchécoslovaquie (Sudètes en particulier). 13 en Hollande, 11 en Hongrie, trois en Italie, un en Norvège qui servait de cuisinier pour des Allemands cantonnés à  Kirkenès, deux au Danemark, 15 en Lituanie, un en Lettonie, un en Biélorussie (non loin de Minsk). Les conditions de travail et de vie sont parfois très dures, un STO en Allemagne au camps de Wasserfallboden (105 foréziens y sont regroupés) écrit: "Le chef du camp est un salaud, il ne rate pas une occasion de nous brimer..." Certains STO crèvent de faim et doivent manger des soupes aux orties typiques de l'Allemagne.

Signalons enfin que certains parmi les STO furent affectés aux chantiers de l'organisation Todt en Bretagne et en Normandie et travaillèrent à  l'édification du " mur de l'Atlantique ".

Les réfractaires et la répression: les réfractaires furent nombreux, fin 1942 ils sont déjà  134 dans la région stéphanoise, le double en janvier 44, le triple en mars. En avril on atteint le chiffre de 931 défaillants pour l'ensemble de la Loire. Le 23 juin 1943, le Préfet annonce que 633 ouvriers sont encore réfractaires. Entre le 1er mai et le 22 juin, 81 requis ne partent pas. Le 5 mai 1943, 105 hommes seulement partent de Saint-Etienne. 750 convocations avaient été envoyées. La police et la gendarmerie sont chargées de retrouver les réfractaires. Parfois de véritables rafles sont organisées et des quartiers entiers son bouclés. A la date du 24 janvier 1944, 837 arrestations avaient eu lieu. Le sort des réfractaires devient tragique quand la Gestapo s'en mêle. A Saint-Genest-Lerpt, elle débarque chez une famille dont le fils n'était pas parti. Le réfractaire est déporté, il mourut en Allemagne. Son père et son frère sont pris comme otages et incarcérés à  Montluc. Ils furent fusillés. Un jeune employé du service de la main d'oeuvre, Pierre Bérard qui évita le départ de certains STO fut pris et fusillé. Nombre de réfractaires gagnèrent les maquis. Parmi eux, Michel Galletti qui rejoint le maquis de Roche surtout composé de Montbrisonnais et commandé par un gendarme. Il entrera plus tard en religion et célébrera les baptêmes et communions de nombreux petits Saint-Marcellinois. D'autres réfractaires sont cachés par les charbonniers et les paysans des domaines du comte de Neufbourg.

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Soldats allemands dans la Grand'Rue de Saint-Etienne
On reconnaît à  droite les Nouvelles Galeries et l'église Saint-Louis
Cette photo nous a été communiquée par un lecteur. Nous ne connaissons pas le nom de son auteur.

Collaboration politique et militaire

Avant même l'installation des Allemands en zone sud, des mouvements politiques se mirent au service de l'occupant. Sur l'ensemble du territoire et en particulier dans le Forez, ils eurent peu de succès. Le colonel de La Rocque, chef des ex " Croix de feu " par la suite exilé en Allemagne déclare le 21 novembre 1942 à  Saint-Etienne: " La France ne doit pas décalquée la marche à  suivre de sa politique future et actuelle sur celle du Reich et elle ne doit pas attendre non plus de secours de la part des Anglo-Saxons; si la France réussit à  remonter la pente, c'est elle qui par son passé et son rayonnement dans le monde donnera la formule heureuse au monde entier..." L'occupation étrangère et le fantasme dépassé d'une France souveraine font que peu s'engagent dans l'ultra collaboration sinon les tenants de la menace bolchevique et les idéalistes fascistes.

Francistes et Doriotistes: une section locale du parti franciste de Bucard avait été créé en juillet 1934, il ne comptait qu'une douzaine de membres. Réorganisé en 1941 avec un bureau essentiellement composé d'employés et de commerçants, son principale souci était de vendre son journal. En mars 1942, 300 numéros sont écoulés dans les kiosques stéphanois et 30 seulement sont vendus à  la criée. Les ventes ne furent jamais très brillantes, seulement 100 exemplaires en novembre 1942 aussi le parti tente une alliance avec le PPF (parti populaire français) qui refuse. En 1944, Bucard invite les militants francistes armés par les Allemands à  s'engager dans la Milice.

Le PPF antisémite et anticommuniste de Doriot regroupe dans la région environ 300 personnes qui sont partagées en deux tendances, ceux qui sont partisans de Vichy et qui souhaitent une collaboration mitigée et ceux qui souhaitent une collaboration complète avec les Allemands. Ceux là  affichent en 1942 des pancartes sur certaines fabriques gagnées à  leur cause (Saint-Chamond notamment): " Ici on ne reçoit ni les juifs ni les chiens. La maison s'excuse auprès des chiens. " Le PPF n'en reste pas aux déclarations, du 12 septembre au 12 décembre 1942, 25 juifs stéphanois sont pris pour cible. Un des dirigeants du parti dénonce pour Gaullisme et marché noir quatre Juifs dont deux seront déportés. Les délations portent aussi sur des personnalités, journalistes... En réaction, la résistance commet un attentat contre L'émancipation nationale , journal du parti. Lequel se venge sur un commerçant juif. En mars 1944, il n'y a plus qu'une trentaine de militants du parti à  Saint-Etienne. Les autres ont rejoint la LVF ou la milice.

Le groupe " Collaboration " attendit que la région fût occupée pour s'implanter vraiment. Il compte 157 membres dont 75% habitent à  Saint-Etienne, 12 femmes et 500 sympathisants. Il regroupe aussi 27 jeunes de " Nouvelle Europe " âgés de 17 à  25 ans. Le local du groupe est inauguré à  Saint-Etienne le 3 février 1943 et reçoit 650 visiteurs venus assister à  la projection d'un film de propagande anglophobe, La tragédie de Mers-el- Kebir et entendre la bonne parole de Georges Claude. Une sous-section est créée à  Montbrison par un industriel de Boen. Le local stéphanois fût plastiqué. Un certain nombre de membres du groupe rejoignirent la Milice.

La LVF, " Légion des Volontaires Français " (contre le bolchevisme) recrutait des soldats pour aller combattre aux côtés des Allemands sur le front Est. Emanation du PPF de Doriot qui montra l'exemple en gagnant le front russe. Une section existe à  Bourg-Argental. La LVF suscite le mépris de la population et recrute peu de Foréziens.

La Milice: à  son origine il y a le SOL, " Service d'Ordre Légionnaire ". A Montbrison seulement quatre jeunes assistent à  la réunion constitutive en 1942. Début 43, la Milice est créée avec à  sa tête Darnand, héros de la guerre 14-18 et de la déroute de 1940. Celle-ci par contre connaît dans la Loire un essor rapide du point de vue des effectifs. Le 15 Avril 1943, elle compte 420 gardes, 80 miliciens et 40 miliciennes recrutés principalement parmi les ouvriers, les employés, les petits fonctionnaires des grandes villes. Dans ses rangs également des gens sans scrupules. Il semble qu'il y ait eu très peu de miliciens en uniforme sur le total (peut être 40 ou 50). Tous les autres étaient en civil. 490 miliciens furent poursuivis à  la Libération. Une caractéristique originale de la Milice dans la Loire est qu'elle était composé en majorité de franc-gardes qui constituaient la troupe d'élite de la Milice. Ceci explique les coups très durs qu'elle porta à  la Résistance. Ses débuts dans l'action furent plus laborieux. Elle distribue des tracts, affichent son sigle (le Gamma ou bélier astrologique) sur les murs, oblige les commerçants de Saint-Galmier et de Saint-Chamond à  le mettre sur leurs vitrines, constellent les trottoirs de Saint-Etienne d'inscriptions " R.A.F assassins ". Elle invite Philippe Henriot à  faire une conférence à  Saint-Etienne. Elle assure le service d'ordre, fort mal d'ailleurs puisque les fauteuils de la salle de cinéma se mettent à  brûler. Elle organise des projections de cinéma jusque dans les lieux du haut Forez les plus reculés. Sans grand succès. A Saint-Didier-sur-Rochefort, seuls trois enfants âgés de 7 à  11 ans se déplacent. Certains miliciens déçus rejoignent alors la Waffen SS.

Le chef de la Milice est Pierre Guillaumin âgé de 59 ans, détesté par la Résistance, critiqué par ses hommes. On songe à  le remplacer quand les résistants communistes règlent le problème en l'abattant le 24 décembre 1943 alors qu'il circule à  bicyclette. Un architecte G.D. le remplace, il manque d'être abattu à  son tour. En fait le véritable chef de la Milice de la Loire fût le n°2 Le Guilloux. Celui ci qui se disait voyageur de commerce et qui avait vécu à  Mâcon arrive à  Saint-Etienne le 1er février 1944. Il donne à  la Milice l'impulsion tant attendue par ses éléments les plus durs et l'oriente vers la traque des résistants, le pillage des juifs. Elle lutte également (à  son profit) contre le marché noir et ses prises sont parfois énormes comme ces quatre tonnes de petits pois et 11 tonnes de haricots saisies à  Saint-Etienne à  la barbe de l'Armée Secrète. 600 kgs sont offerts aux victimes des bombardements de la Ricamarie en 1944. Ce qui n'empêche pas certains miliciens d'en profiter pour piller les maisons pendant que des gamines de 14 ans armées de mitraillettes assurent pour eux le service d'ordre!

Le Front National (résistant) dans un de ses tracts écrit: "La loi militaire infligeait la peine de mort aux détrousseurs de cadavres. Comprenez vous alors toutes les raisons qui inspirent les patriotes français lorsqu'ils exigent le châtiment suprême pour les bêtes puantes de la Milice ?"

La spoliation des Juifs est son sport favori, ainsi elle perquisitionne 300 000 francs en espèces, bijoux et linge chez un couple de commerçants stéphanois. Elle est par ailleurs responsable de l'arrestation de 55 personnes entre 1943 et 1944 sur les 667 arrêtées Elle n'hésite pas à  fusiller sur place un hôtelier de Saint-Christo-en-Jarez qui avait eu le malheur d'héberger le résistant Ado Raimon et un voyageur de passage après avoir mis le feu à  l'hôtel. Quand le 16 juillet 44, la femme du docteur Rimaud (un milicien) et sa fille sont enlevées par la Résistance à  Sail-sous-Couzan, elle prend en otage plusieurs habitants: trois membres de la famille Epezy, Mme Hillebrand et sa fille Yvonne et le père Bessay, curé de la paroisse qui sera libéré le 19. Au retour sur Saint-Etienne, six nouveaux otages sont pris à  Boën. Ils sont conduits au chateau de la Palle où ils furent détenus jusqu'au 4 Aôut. Au terme de négociations entreprises par les maires de Sail et Boën, ainsi que Mg Bornet, évêque auxiliaire de Saint-Etienne, M. Epezy père et, pour la Milice, Bouvier et le docteur Rimaud, neuf otages sont libérés la 4 Aôut. Mme Hillebrand et sa fille, blessée lors de son arrestation, sont tranférées à  Lyon avec les deux cars de miliciens et de leur famille, qui semble t -il,commençaient à  évacuer Saint-Etienne. Elles seront libérées le lendemain et parviendront, non sans difficulté à  rejoindre Sail . Concernant les otages de la Résistance, Louise Rimaud et sa fille Ginette, 28 ans, selon un document dont je tairai la provenance, furent conduites, semblerait-t-il, à  la Chapelle- Agnon (63) et assassinées au lieu-dit "Sarty". La mère aurait été torturée publiquement, contrainte de creuser sa tombe et fusillée. Je passe sur les sévices infligées à  sa fille, toujours d'après ce document intitulé Les crimes de la résistance dans la loire, écrit anonymement.

Les miliciens savent ce qui les attend s'ils tombent entre les mains des maquisards. Parfois leur zèle leur coûte cher. A Saint-Etienne, alors que certains d'entre eux circulent dans une voiture prise à  un maquis sans en avoir informé les Allemands, ceux ci ouvrent le feu croyant avoir affaire à  des résistants. Les 4 occupants du véhicule restent sur le carreau.

A côtés des crapules, il y eut des miliciens réellement convaincus par un idéal social patriotique et farouchement anticommuniste. Après le débarquement, certains parmi eux chercheront des contacts avec l'AS pour poursuivre ensemble le combat contre les communistes. La Résistance refusera ces propositions trop tordues. En août 44, les Allemands en quittant le Forez emmenèrent avec eux les miliciens les plus compromis. Le dernier tué de la longue liste des victimes de la Milice fût un chef de maquis abattu à  Viricelles du train qui les emmenait vers l'Allemagne. Au coeur du IIIème Reich, 2500 miliciens de France intégrèrent (à  contre-coeur parfois de devoir servir sous l'uniforme allemand) la division Waffen SS " Charlemagne ". Les combattants de la " Charlemagne " furent parmi les derniers défenseurs de Berlin face aux Soviétiques. Peut-être parmi eux y eut-il des Foréziens. Quelques lieux stéphanois fréquentés par la Milice: restaurant Paret " des amis ", rue Denis Escoffier, et le café de Genève où avaient lieu ses réunions.

Un cas exceptionnel, celui de D.M., nom de code " Daura " (ou Dora). Réfugiée du nord, mariée. Un membre résistant des MUR (Réné Roinat) prit contact avec elle dans des conditions qui demeurent floues et lui demande d'infiltrer la Milice. Elle est restée 3 mois dans la Milice en qualité de secrétaire et communiqua à  la Résistance la liste nominative de tous ses membres avant d'être limogée pour " manque de zèle ".

Le redouté chef Raymond le Guillou fut condamné à  mort par la cour de justice le 27 Août 1945 et exécuté à  la fin du mois de Septembre de la même année à  Grouchy. A noter que certaines sources évoquent à  son propos qu'il aurait fuit à  l'étranger et jamais pris. Une erreur à  l'évidence et nous remercions chaleureusement Mr Grataloupt de nous avoir apporté des éclairages à  ce sujet.

Des réseaux d'évasion de miliciens arrêtés ont fonctionné dans le Forez. Il est établi que des complicités au sein de la prison de Bellevue ont permis à  des miliciens de s'évader. Grâce notamment à  Mlle P. dont le père fut fusillé à  la Libération et qui cachait des fugitifs. Il exista par ailleurs des maquis blancs en Forez. Ces maquis étaient formés d'ex-miliciens qui menèrent une guérilla en 44-45 contre les communistes en particulier (d'où le nom de maquis blanc en opposition aux rouges). Un maquis blanc notamment à  Chambles qui aurait fonctionné et causé des incidents jusqu'en... 1947 ! Certains d'entre eux auraient même été parachutés par les Allemands après la Libération de Saint-Etienne ! C'est que disent en tout cas certains textes. Mr Grataloupt encore nous a apporté au sujet ce cette histoire un peu romanesque quelques éclaircissements documentés: "L'existence de ces maquis blancs me semble très douteuse ; il s'agit très certainement d'une rumeur relayée, à  mots couverts par la presse communiste de 1944 et 1945. En ce qui concerne les parachutés d'Allemagne la confusion provient peut être du cas du Stéphanois d'adoption Georges Rouchouse , personnage relativement important de la Milice , garde du corps et ami du célèbre Bout de L'An. Rouchouse fut effectivement parachuté en France, mais en Corrèze, pour être presque immédiatement arrêté et condamné par la tribunal militaire de Limoges . Le chef national de la Milice, Joseph Darnand a avoué lui même que trois ou quatre hommes seulement ont pu être ainsi parachutés."

La situation des Juifs

Le rabbin Champagne écrit: "Le 11 novembre 1942 vit l'entrée des Allemands à  Saint-Etienne. Il n'y eut pas de répercussion immédiate sur la vie de la population juive de Saint-Etienne. " Il signale aussi que les Allemands ne se sont pas intéressés outre mesure à  la vie religieuse de la communauté. Après l'arrestation d'une famille Alsacienne et d'une autre famille réfugiée dans un logement de la synagogue, " les Allemands sont venus visiter la synagogue le lendemain et se sont faits expliquer la destination des divers objets du culte. Ils n'ont cependant touché à  rien. Les offices religieux n'ont pas été troublés par les rafles. Mais il ne restait plus que 7 fidèles pour y assister.".

Après l'arrivée de la Gestapo, sur 217 enquêtes 20 seulement concernent des Juifs et non pas en raison de leur judaà¯sme mais pour des motifs politiques: communistes, gaullistes, francs-maçons... Au lendemain de l'attentat contre le mess des officiers allemands et contre l'hôtel de la Gestapo de Saint-Etienne, 80 otages sont cueillis dont 12 Juifs. Sept d'entre eux sont immédiatement déportés. Parmi eux: une avocate, un médecin ancien adjoint au maire du Front Populaire, une vieille dame infirme, des commerçants. La Gestapo demande en novembre qu'on lui remette le fichier des Juifs étrangers. Les rafles se font conjointement avec la Milice et à  l'échelle du département.

Elles sont souvent accompagnés de sévices et de pillages. Le "déménagement" de l'appartement de la mère d'un médecin prit plusieurs jours. A Noirétable, des crapules en profitent pour spolier les quelques Juifs assignés à  résidence. Arrêtées par la Gestapo, elles passent à  son service. Deux Juifs furent fusillés sur place. Le 7 juillet 44, un vieux rabbin réfugié à  Andrézieux est assassiné. 20,51% des déportés des arrondissements stéphanois et montbrisonnais étaient Juifs. A l'échelle du département environ 277 personnes. Ce qui représente 12,8% des Juifs recensés dans le département en 1942. 49 d'entre eux revinrent. Des familles entières ont été déportées. Sur les 37 enfants de moins de 18 ans déportés, 26 étaient Juifs. Sept enfants revinrent.

Aucun des moins de 14 ans n'a survécu. Tous les déportés de plus de 65 ans étaient Juifs, ils sont tous mort en Pologne. L'un d'entre eux était âgé de 85 ans au moment de son arrestation. Certains malades ou infirmes furent emmenés sur des brancards. Sur les 277 Juifs déportés, on compte 107 femmes. 74 sont mortes en déportation.

77,39% des déportations stéphanoises se firent à  destination d'Auschwitz. 15 Juifs seulement survécurent à  Auschwitz contre 34 internés dans d'autres camps. Le trajet des trains était le suivant: Saint-Etienne-Montluc-Drancy (plus rarement Romainville) puis la Pologne. Un passage par les camps de transit de Compiègne ou Fresnes était utilisé pour un voyage vers d'autres camps qu'Auschwitz. Ces autres camps étaient: Bergen-Belsen pour 11 personnes, Theresienstadt pour 11 personnes (dont sept femmes), Buchenwald pour 11 personnes, Ravensbruck pour six personnes (six femmes), Kaunas pour sept personnes, Maidanek pour cinq personnes, Aurigny pour deux personnes, Dora pour deux personnes, Dachau pour deux personnes, Flossenburg pour 1 personne.

Les " Justes "


L' Abbé Ploton, curé du Crêt de Roc, résistant de la première heure, fut grièvement blessé par la police (ou la Gestapo) venue l'arrêter. Torturé, il ne lâcha pas un mot. Déporté à  Dora dont les survivants disent que c'était l'enfer en enfer, il y célébra la messe. A son retour des camps, 5000 Stéphanois l'accompagnèrent en procession vers sa colline du Crêt-de-Roc. Photo: La Résistance civile dans la Loire de Gentgen.

Certains persécutés ont survécu grâce à  l'action d'hommes et de femmes admirables. Le premier acte en ce sens de l'abbé Ploton consista à  aller se plaindre auprès de la préfecture de l'arrestation de l'épouse d'un Juif, laquelle n'était pas juive. Par la suite il sauva de nombreux " fils d'Abraham " selon son expression. Dora Rivière reçoit des enfants juifs et les envoie en lieu sûr au Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire ou les fait passer en Suisse par l'intermédiaire de Mme André Philip. Deux organismes de Saint-Etienne travaillent dans ce même but: " l'Aide aux mères " qui prend en charge une cinquantaine d'enfants envoyés à  Saint-Bonnet-le-Château puis transférés en Haute Savoie et " L'oeuvre Protestante des Enfants à  la Montagne " dont Dora Rivière est la présidente. L'Abbé Ploton fait appel à  elle pour sauver ses protégés, des Juifs mais aussi des déserteurs allemands. Des filières expédient aussi des hommes vers le Vercors et les Alpes où ils grossissent les rangs des maquis. Des institutions comme le pensionnat Les Croix à  Pélussin, le petit séminaire de Montbrison ou le collège Saint Louis de Saint-Etienne hébergent des enfants juifs.

Antoine Pinay cache dans une ferme du Chambon-sur-Lignon louée à  son nom un certain André Goldschmidt qui n'est autre que le beau frère d'André Malraux. Un jour il demande à  sa fille d'aller lui porter de l'argent. Elle accepte et fait les 120 kms à  vélo pour accomplir sa mission. Un autre jour, alors que la Gestapo vient chercher la famille Gerson, il fait monter la mère et la fille dans sa voiture et les soustrait aux griffes gestapistes. A la mairie de Saint-Chamond et à  Saint-Etienne via Marinette Heurtier, 700 à  800 fausses cartes d'identité seront délivrées pendant toute la guerre à  des résistants et des réfractaires. "Pour les Juifs-devait il dire plus tard-les faux noms ne suffisaient pas, il fallut les marier à  des morts." 40 faux certificats de mariage furent ainsi délivrés.

Marinette Heurtier gagna Alger en 1943, Pinay resta. Les communistes à  la fin de la guerre lui reprochèrent de ne pas avoir fait plus pour la Résistance et l'évincèrent de la municipalité.

Saint-Etienne sous les bombes alliées

Le premier bombardement eut lieu le 10 mars 1944 et visait les usines Nadella à  la Ricamarie qui produisaient les roulements à  bille indispensables à  l'Allemagne. Il eut lieu de nuit et fut réalisé par les Anglais. Les usines furent détruites mais également un certain nombre de maisons alentours. Le bilan fut lourd, 51 morts à  la Ricamarie, 8 au Chambon-Feugerolles et 86 blessés. Les Anglais utilisèrent en partie des bombes à  retardement et malgré les appels à  la population, les habitants voulurent regagner au plus tôt leurs domiciles, peut être en raison des pillages orchestrés par la Milice. Les funérailles eurent lieu le 14 mars en présence d'un représentant du maréchal Pétain, des autorités religieuses et allemandes.

Le bombardement du 26 mai, orchestré par les Américains fut effroyable. Une flotte aérienne de forteresse volantes qui survolait la région Rhône-Alpes se scinda en trois escadrilles. Une se dirigea sur Lyon et causa la mort de 700 personnes, une autre sur les Alpes où elle fit 57 morts dans l'Isère et une quarantaine sur Chambéry. La troisième se dirigea sur Saint-Etienne et largua ses bombes à  haute altitude sur les installations ferroviaires de Châteaucreux. La gare fut écrasée mais aussi les quartiers populeux, proches ou lointains. Trois groupes scolaires furent détruits, 30 écoliers à  l'école Tardy furent tués avec leurs professeurs. 30 mineurs qui étaient en convalescence dans un hôpital furent ensevelis avec le personnel médical. Deux églises furent soufflées dont une (l'église Saint-François) qui célébrait un mariage. 1250 bombes avaient été larguées, on retrouva des bombes non-explosées à  St-Genest-Lerpt, à  Firminy, à  Unieux et à  la Ricamarie. 1084 morts, 2000 blessés, 15 000 sinistrés.

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L'Ecole Tardy, Saint-Etienne

Cette attaque inconsidérée causa une colère immense. "A qui fera t'on croire que pour interrompre la circulation sur les chemins de fer, il faut voler à  très haute altitude et lâcher ses bombes de telle sorte qu'elles atteignent les populations alentour ?" Amédée Guyot: "Rien ne peut expliquer ni excuser un pareil acte de sauvagerie. Nous ne pouvons y voir que la volonté nettement arrêtée de détruire des vies humaines, acte inqualifiable et qui n'a jamais eu son semblable, même dans les âges les plus reculés de l'humanité." Le pasteur Débard, chef de la communauté protestante écrivit aux autorités de l'Eglise réformée d'Angleterre. Mgr Bonnet s'adressa à  la Croix Rouge et à  l'ambassade de Washington de Berne. Son sermon dans les chaires de Saint Etienne fut extrêmement vigoureux: "La guerre inhumaine n'a aucun droit !"

Châteaucreux, après le passage des bombardiers américains

Le bombardement eut de graves conséquences sur l'économie et la vie stéphanoise, les usines fonctionnèrent des lors au ralenti, de nombreuses personnes déménagèrent vers les communes alentours, le personnel fut dispersé. Le débarquement du 6 juin devait calmer quelque peu les colères. C'est à  Saint-Etienne que Pétain venu rendre hommage aux victimes apprit le débarquement sur les côtes normandes.

Sources: pour les statistiques, Monique Luirard surtout, le bombardement de 44 a fait l'objet d'une expo des Archives municipales, quelques sources personnelles et divers ouvrages sur la Résistance. Le sort des otages de la Milice nous a été communiqué par Mr Grataloupt.

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