Thursday, November 26, 2020

Rencontre avec un ancien de la 2ème DB

Paris brûle-t-il ?, célèbre film de René Clément souvent diffusé à  la télévision, d'après le livre de Lapierre et Collins, avec sa flopée de stars, relate la Libération de Paris. Si les anciens du Commando Kieffer restent dubitatifs sur la manière dont fut portée à  l'écran la prise du Casino d'Ouistreham dans Le jour le plus long (on recherche aussi toujours les bonnes soeurs, et le maire qui sabrait le champagne sur la plage normande), de l'avis des historiens, et de celles et ceux qui les ont vécus, le film de Clément, en revanche, traduit assez fidèlement le fil des évènements de ces mémorables journées parisiennes.

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Insigne de la 2ème DB

Une des séquences les plus intenses du film, et il y en beaucoup, c'est l'arrivée dans la capitale de la fameuse colonne Dronne. Nous sommes le 24 août 1944. Depuis le vendredi 18, l'insurrection a été déclenchée par les chefs de la Résistance. La Préfecture et l''Hôtel de Ville sont occupés par les FFI, les barricades encombrent les rues et les combats contre les Allemands font de nombreux morts. Les armes manquent. Le 22, après avoir entendu le commandant Gallois, un des responsables de la Résistance, le général Bradley donne enfin l'ordre à  Leclerc, qui ronge son frein, de foncer sur Paris avec l'aide de la 4ème division américaine. Le jeudi 24, la mythique 2ème Division Blindée arrive à  la Croix-de-Berny. Dans le courant de la journée, un avion lance des tracts sur la Préfecture. Signés par le colonel Crépin ils indiquent : « Le général Leclerc me charge de vous dire : tenez bon, nous arrivons. »

Leclerc décide alors d'envoyer un élément de reconnaissance au contact des Parisiens. Son choix se porte sur le capitaine Dronne qui dans sa jeep baptisée « Mort aux cons » prend la tête d'un détachement. Plusieurs chars - « Le Montmirail », le « Champaubert » et le « Romilly », tous les véhicules de la 2ème DB portaient un nom -, une quinzaine de half-track et deux GMC du génie avancent avec lui, soit environ 150 hommes. Vers 20h 45, ce 24 août 44, le détachement Dronne entre dans Paris par la porte d'Italie. La suite ? Ce sont les images du film de Clément qui viennent à  l'esprit. On se souvient à  travers elles de l'accueil délirant des Parisiens lorsqu'ils réalisent qu'il s'agit non pas d'Américains mais de Français. Dronne et ses gars tracent ensuite leur route vers le centre de Paris, traversent la Seine et rejoignent l'Hôtel de Ville. Il est alors un peu plus de 21 h 20.
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Lundi 21 août 2006, à  Saint-Etienne, Grataloupt fils, affectueusement sarcastique, me présente son père : « Tenez, voilà  le héros ! » M. Jean Grataloupt appartenait à  la 2ème DB; il fut l'un de ces 150 premiers « Français de Leclerc » à  entrer dans Paris. Dans son petit salon où une maquette de half-track trône sur la télévision, autour d'une bouteille de  blanc forézien de chez Mondon, il me raconte un peu son histoire.
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M. Grataloupt, comment vous êtes-vous retrouvé dans la 2ème DB ?

Pendant la guerre, je travaillais aux usines « Cyclos » d'Albert Raimond et avec le fils, Ado Raimond, je participais un peu à  des activités de Résistance. Je me souviens qu'on peignait des « V » sur les murs de la place du Peuple, enfin bref, donc début 43, après avoir fait les « Chantiers de Jeunesse » j'ai été convoqué pour faire le STO. J'avais pas envie évidemment, alors je suis passé en Espagne avec six autres.

Nous avons pris le train et à  Perpignan on a retrouvé notre passeur qui nous a menés à  travers les Pyrénées. En Espagne, on a été arrêtés par la Guardia civil et conduits à  la prison de Figueras. On y a passé deux mois ; c'était pas drôle comme vous pouvez l'imaginer. Une fois libérés, on a gagné le Portugal où nous avons embarqué à  Setàºbal pour l'Afrique du nord. On est arrivés à  Casablanca et on a rejoint ensuite l'Algérie où on avait le choix entre De Gaulle et Giraud. Je n'avais ni l'envie d'être incorporé dans le Génie, ni de rejoindre les Giraudistes. Après avoir fait les Corps francs d'Afrique, j'ai donc rejoint la 2ème DB, formée en 43 mais je suis resté dans le Génie. J'étais conducteur de half-track. En avril 44, je me suis retrouvé en Angleterre avec toute la Division. Pour l'anecdote, j'étais dans le bateau avec Jean Nohain, un chansonnier célèbre qui plus tard anima l'émission « 36 chandelles ». Les manoeuvres près de York ont duré jusqu'à  fin juillet et on a embarqué début août pour la Normandie...
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 Jean Grataloupt, volontaire des F.F.L
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Avant de continuer, un mot sur les Raimond ?

Albert Raimond était un gars assez exceptionnel. Une rue de Saint-Priest-en-Jarez porte d'ailleurs son nom. Il fut le compagnon de route de Paul de Vivie, dit « Vélocio », et un résistant de la première heure, comme son fils Ado qui faisait partie du groupe « Ange », du réseau Buckmaster. C'est Albert Raimond qui m'a refilé l'argent pour passer en Espagne, une belle somme à  l'époque. Après-guerre, j'ai travaillé à  nouveau dans son usine.
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Ici posant devant "le Volontaire"

Pouvez-vous revenir un moment sur l'épisode espagnol de votre aventure, l'arrestation, l'emprisonnement ?

On a été arrêtés près de Massanet et transféré à  Figueras, « hôtel trois étoiles » et cure d'amaigrissement assurée. On était 22 dans une cellule prévue pour 7. Alors il y en avait toujours deux qui montaient la garde, comme on disait : un dans l'encoignure de la porte, l'autre sur la tinette. La nourriture ? « Jus » pas très coloré le matin, soupe de trognons de choux et grains de riz à  midi et le soir. Les 100 grammes de pain constituaient la seule chose à  peu près nutritive. Et puis le reste : les poux, etc. Les prisonniers canadiens, eux, touchaient 50 pesetas de leur consulat. Nous bien sûr, pour avoir voulu rester Français, n'avions droit qu'à  10 pesetas.

Ensuite, nous avons été transférés à  Caldas de Malavelle, en résidence surveillée. Le 8 juin 43, je suis parti pour le Portugal. Franco, pas con, sentait le vent tourner et prévoyait l'après-guerre...

Racontez-nous l'entrée dans Paris avec Dronne

Dronne nous a « récupérés », nous, c'est à  dire la section Cancel de la 3ème Compagnie, pour entrer dans la capitale ce fameux 24 août 44 et pousser jusque vers l'Hôtel de Ville. Au début, on ne savait pas qu'on allait être les premiers à  entrer dans Paris. On a suivi le reste de la colonne. La progression dans la ville s'est faite difficilement. Les Parisiens se pressaient sur notre passage et nous roulions sous une avalanche de baisers. En tant que chauffeur, je devais surtout faire attention à  n' écraser personne. Arrivé à  l'Hôtel de ville, des tirs de mitrailleuses ont eu lieu. Qui a tiré sur qui ? Je ne sais pas, en tout cas la mitrailleuse du « Méthodique » a arrosé la façade du bâtiment. Une fois que tous les véhicules ont été garés, la fête a continué, et avec Pottier un autre gars du « Volontaire », mon half-track, on a été entrainés par les civils et les résistants à  l'intérieur de l'Hôtel de ville. Là -bas, on a bu le champagne et heureusement, Dronne n'était plus là  car nous avions reçu l'ordre de ne pas nous éloigner des véhicules. Le lendemain, le journal l'Aube parlait de Pottier et moi : « Nos premiers libérateurs !» (rires).
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Une photo rarissime: les soldats Grataloupt et Pottier trinquant à  l'Hôtel de ville avec les jolies femmes de Paris dans la nuit du 24 au 25 août. " Les cloches de Notre-Dame n'avaient pas encore sonné " dit Jean Grataloupt. Concernant l'homme de profil, en complet à  gauche, il s'agirait d'un chef de la Résistance. Si un lecteur a une idée sur son identité, qu'il veuille bien nous contacter.
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J'imagine que vous n'avez pas que d'aussi bons souvenirs dans votre musette...

Non en effet. La veille, dans la nuit du 23 au 24 août, mon meilleur ami, Dante Possenti, qui plus tard devint le parrain de ma fille, a sauté sur une mine. Il était sur sa moto et son corps a été projeté dans un arbre, à  quatre mètres de hauteur. Cette histoire est d'ailleurs relatée dans le livre de Lapierre et Collins. C'est Hausseran dit « Bouboule » qui est allé le chercher. Il avait une jambe arrachée et une centaine d'éclats dans tout le corps. Il n'avait pas perdu connaissance et comme il était croyant et qu'il pensait mourir, j'ai fait office de prêtre et récité des prières pour lui. Il a survécu mais garda de terribles séquelles. Il s'est donné la mort en 1953. Quant à  Hausseran, il a été mortellement blessé à  Grussenheim. Pottier, dont j'ai parlé, a été blessé quelques temps après notre incursion à  l'Hôtel de ville.

Concernant la 2ème DB, on dit que beaucoup d'étrangers en faisaient partie, des Espagnols...

Les Espagnols c'est surtout vrai pour la « Nueve », la neuvième compagnie, celle de Dronne. C'était des anciens de la guerre d'Espagne, des anarchistes, des républicains. Mais il y avait aussi beaucoup de musulmans, de juifs et pieds-noirs dans la 2ème DB.
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L'Aube du 25 août 1944
 
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Etes-vous allé jusqu'à  Berchtesgaden ?

Malheureusement non. « Le Volontaire » était en panne et je suis resté en rade pendant que les autres faisaient la fiesta à  Berchtesgaden. Je le regrette vraiment.
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Si vous deviez résumer la 2ème Division Blindée en un seul mot ?

Unique. C'était vraiment unique. Pas facile aussi, c'est sûr. Quand on apprend par exemple que Saint-Etienne s'est fait bombardée, on se demande ce qu'on va retrouver à  la quille ! J'avais une femme à  Saint-Etienne ! Alors c'est vrai, la quille on l'attendait tout le temps, mais quand c'est passé, et bien passé, on ne regrette pas. Parce qu'on a vécu des choses exceptionnelles...
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