Monday, April 06, 2020

Il est des histoires de la Résistance qui dépassent de loin les récits les plus invraisemblables nés de l'imagination des romanciers. C'est le cas, par exemple, du rôle joué pendant des mois à  Saint-Etienne, par un patriote polonais, membre actif de la Résistance française qui, au prix de ruses étonnantes et grâce à  un sang-froid de tous les instants, parvint à  occuper dans cette ville le siège du consul d'Espagne ! Jean Nocher, lui-même résistant, fondateur du groupe clandestin " Espoir ", a conté l'aventure héroïque et méconnue de Samuel Skornicki-Montero. Voici son texte intégral, avec ses accents gaulliens, paru en 1974 dans La Résistance dans le Lyonnais, recueil de récits présentés par le colonel Rémy.

 

" Le faux consul d'Espagne

Un lieu d'asile

Voici donc à  Saint-Etienne une maison comme les autres et qui est cependant une maison hantée. Nous sommes cours Fauriel, dans la belle demeure affectée au Consulat d'Espagne : un officier et une dizaine d'hommes de la Gestapo viennent de s'introduire dans le jardin, essayant de perquisitionner dans les dépendances. Ils sont à  la recherche de l'ancien propriétaire de la villa.

Soudain, un petit homme râblé, puissant et vif, surgit de la maison, administre un magistral coup de pied sur les arrières d'un des Boches, et fait mettre l'officier au garde-à -vous en s'écriant :

- Je suis le Consul d'Espagne, représentant le Caudillo* en France. Sortez !

Les policiers du grand Reich se retirent, pliés en deux. Quelques heures après, le Major-Kommandant de la Place de Saint-Etienne présentait lui-même ses excuses

- Monsieur le Consul, j'espère que cet incident n'aura pas de conséquence fâcheuse pour l'amitié de nos deux pays, et je suis venu vous dire personnellement mes regrets.

- Monsieur le Major, je veux bien ne pas donner suite à  cet incident, mais vous me voyez contraint d'exiger de vous une lettre officielle.

- Mais naturellement, et je vais vous l'envoyer dès mon retour à  la Kommandantur.

Il tint parole sans flairer le moins du monde tout le comique de la situation. Car cet irascible et digne personnage, qui occupait les fonctions très officielles de Consul fasciste, n'était autre que l'Israélite polonais Samuel Skornicki, condamné à  mort par la Gestapo de Toulouse, recherché par le Sichereitdienst (Services de Sécurité SS), et qui poussait la coquetterie jusqu'à  avoir collé sur son passeport diplomatique la photo signalétique détenue par les Archives de police allemande. Ajoutons que le distingué diplomate, pourtant polyglotte, ne parlait pas un mot d'espagnol. Mais il n'en tenait pas moins tranquillement son rôle avec une acrobatique maestria qui défiait les pires dangers. Il est vrai que le slogan favori de ce nouveau Procureur Hallers était : " Ils sont bêtes ! "

Si ce jour-là  les " seigneurs de la guerre "avaient pénétré dans le Consulat, ils y auraient trouvé, outre des armes et un matériel perfectionné de faux papiers, plusieurs résistants " planqués ", dont un ancien attaché de l'ambassade soviétique à  Madrid et une Anglaise portant le nom historique de Montgomery.

J'ai sous les yeux l'adorable lettre d'excuses du Major-Kommandant de la Place de Saint-Etienne. Elle commence par ces mots : " Très honoré Monsieur le Consul ". Le lendemain, pour finir d'arranger les choses, le bon Major offrait d'ailleurs une mitraillette à  M. Skornicki dit Montero, en lui précisant :

- Voici pour votre sécurité : les terroristes sont maintenant si dangereux...

Le Consul d'Espagne fit aussitôt cadeau de la mitraillette à  un Groupe-Franc de " Combat ", mouvement auquel il appartenait en Résistance.

Un singulier franquiste

Quelques jours auparavant, les Stéphanois entendaient parler d'une touchante cérémonie dont ils étaient loin de soupçonner l'humour : devant une assistance choisie, où se pressait le gratin de la Kommandantur et de la Milice, Samuel Skornicki faisait à  la Préfecture un vibrant discours exaltant l'amitié franco-espagnole. Il y avait là  les chefs de la Wehrmacht, des représentants de la Gestapo, le commandant des Miliciens du département qui devait être abattu plus tard par la Résistance, la délégation municipale de Saint-Etienne et le Préfet Boutémy, personnage fort astucieux qui se doutait de la situation mais avait pris le parti de jouer double jeu. Les officiers allemands remercièrent chaudement l'orateur ; il eut beaucoup de mal à  empêcher un Hauptmann de le serrer sur son coeur.

Ce que le Hauptmann ne savait pas, c'est que notre diplomate venait d'éditer sur papier filigrané, aux armes du Consulat, un magnifique formulaire tiré à  6000 exemplaires, avertissant les ressortissants espagnols de la région qu'ils étaient exempts de toute réquisition pour le S.T.O. " en vertu de la convention consulaire conclue entre la France et l'Espagne en date du 7 janvier 1862 et actuellement en vigueur ". De ce fait, aucun Espagnol de la région n'a été déporté ni individuellement, ni collectivement**.

Ce document priva la main-d'oeuvre allemande des très nombreux Espagnols habitant dans le Centre et le Sud-Est et notamment la Loire : il suffisait là  d'une intervention quelque peu grincheuse des bureaucrates nazis pour démasquer d'un seul coup le faux consul et le livrer pieds et poings liés à  la Gestapo. Mais par quel miracle l'un de ceux que Philippe Henriot*** appelait Terroristes avait-il pu s'infiltrer jusqu'au poste de Consul d'Espagne franquiste, dans une ville qui fut l'un des berceaux de la Résistance française ?

C'est une histoire extraordinaire car elle porte la marque fidèle de nos temps d' Apocalypse. Il faut d'abord vous présenter Maître Samuel Skornicki, dit Santos-Montero Sanchez, ex-combattant des légions de volontaires polonais, ex-avocat conseil à  Paris, Résistant de la première heure et Diplomate fasciste(...).

Pionnier de la Résistance

En 1940, deux mille ans d'Histoire semblent s'écrouler : les hordes nazies foulent le sol qui vit naître la première grande République démocratique. L'Armée que la Grande Guerre avait immortalisé est écrasée, le Peuple le plus gai de la Terre est trahi et mis sous la botte, la vaillante Angleterre est seule, îlot battu par la marée nazie, et soudain un homme providentiel qui a tout prévu cinq ans à  l'avance, qui a tout prédit et qui maintiendra tout, lance l'impérissable appel du 18 juin. De Gaulle s'écrie : " La France n'a perdu qu'une bataille ; elle n'a pas perdu la guerre ! " Samuel Skornicki continuera donc le combat.

Il a en poche un passeport en règle avec un visa pour les Etats-Unis où l'attendent ses frères et soeurs. Il refuse de quitter cette terre meurtrie, passe en " zone libre "(4) pour ne pas voir les uniformes verts. Il servira désormais la France comme il a servi la Pologne et il servira dans ses deux patries la même cause : la Liberté. Déjà  il porté au pavillon de Flore toute sa collection de monnaie et ses bijoux pour contribuer à  la Défense Nationale. Il se sait particulièrement en danger en territoire français, car en 1938, au moment de l'attentat du jeune juif Grunspan sur la personne de Von Rath, attaché à  l'Ambassade d'Allemagne, il a figuré sur la liste des relations du malheureux gosse dont les parents avaient été torturés par les nazis quelques temps auparavant.

On le retrouve à  Bordeaux, où il entend l'appel du Général de Gaulle. Le 30 juin, il se fixe à  Toulouse, et il installe sa famille à  Lavaur : il a la joie de constater que dans cette petite ville de six mille âmes, les pétainistes et collaborateurs se comptent sur les doigts ' tous les paysans profondément républicains, étant d'instinct anti-allemands et anti-vichyssois.

En 1941, il parcourt villes et villages, où il remonte ici et là  le moral défaillant, où il prévoit déjà  la victoire alliée, où il prêche la résistance à  outrance et trouve des amitiés profondes parmi les gens de la terre. Plus tard il s'en servira pour caser de nombreux réfractaires et Israélites, ceux-ci ayant beaucoup trop tendance à  se grouper dans les grandes villes. Dès cette époque, il se met à  la disposition du premier groupe de résistants, fondé à  Toulouse et dont les buts étaient encore limités à  la propagation des tracts, au routage des aviateurs alliés vers l'Espagne et à  la confection de faux papiers. Il est alors directeur d'une entreprise de textiles et en rapport avec un Israélite dont la femme est américaine, ce qui facilita bien des choses jusqu'à  l'entrée en guerre des USA fin 1941. A cette date, il comprend que l'Afrique du Nord jouera un grand rôle : il file en Algérie. Hélas, pendant six semaines, il fait la constatation que les Français là -bas restent dans leur grande majorité attachés à  Pétain, et que les possibilités de résistance sur cette partie du sol français sont extrêmement réduites. Il revient à  Toulouse où il retrouve sa femme et le frère d'André Malraux, ainsi que Jean Cassou et le professeur Soulas.

Mais sa véritable odyssée commencera le 11 novembre 1942, à  l'entrée des troupes allemandes en zone sud.

Naissance d'un Espagnol

L'idée de sa métamorphose lui est venue en Algérie, fin 1941. Alors qu'il se trouvait dans un café d'Oran, un Espagnol lui demanda l'heure dans la belle langue de Cervantès.

- Ai-je donc l'air d'être un de vos compatriotes ? lui répondit-il en français.

- En Espagne, et surtout dans les pays basques, votre type est très courant.

- Je serai donc Espagnol, décréta sur-le-champ notre ami.

L'idée prit corps le jour où à  l'Hôtel Victoria, qu'il habitait à  Toulouse, le portier, un ancien intendant de l'armée républicaine espagnole, lui rappela son type ibérique, d'autant plus vraisemblable que sa mère était d'origine séfarade (5). C'est ce même portier providentiel qui le présente à  un Grand d'Espagne, dont nous sommes encore obligés de taire le nom, et qui tout en étant phalangiste convaincu (franquiste, ndlr) n'est cependant pas pro-allemand. C'est lui qui le mettra en rapport avec le président de la Croix-Rouge espagnole, ce qui lui permettra de faire libérer de nombreux Français du camp de Miranda. C'est lui enfin qui l'introduisit au Consulat de Saint-Etienne, où le Consul a besoin d'un " homme de confiance ".

Notre ami n'a aucun titre pour devenir agent consulaire, d'autant plus qu'il est l'objet depuis quelques temps d'un mandat d'arrêt lancé par la police vichyssoise. Il met sa famille en sécurité dans le Tarn, et grâce à  la complicité d'un admirable fonctionnaire, M. Poggioli, qui deviendra Préfet de Tarbes, il peut gagner la Loire.

Formation d'un diplomate

Sa première entrevue avec le titulaire du poste ne manque pas de pittoresque :

- Je dois vous avouer, dit Samuel Skornicki, que je ne suis pas Espagnol, que mes idées sont diamétralement opposées aux vôtres.

Mais le diplomate a besoin d'un adjoint intelligent, ayant des relations dans les milieux israélites où l'on utilise beaucoup l'Espagne comme lieu de transit ; et puis notre héros est un excellent juriste et un remarquable organisateur.

- Votre franchise me plaît, riposte le consul. J'y répondrai avec une égale sincérité : vous m'avez dit que vous étiez israélite, je tiens à  vous déclarer que je ne suis pas antisémite et vous autorise à  aider vos congénères ; n'oubliez pas cependant que nous sommes neutres et que ce serait un drame si nous étions compromis dans une affaire de Résistance. J'oubliais : pour tout le monde ici, il faudra que vous soyez Espagnol de naissance. Voulez-vous choisir un nom ?

Skornicki, avisant une bouteille de liqueur qui traînait sur la table, prend le premier nom qu'il lit sur l'étiquette : Montero. Ainsi il se baptisa lui-même sans eau lustrale. Un mois après, il était nommé attaché juridique et s'était rendu indispensable.

C'est là  qu'intervint l'astuce du juriste : au départ de l'authentique Consul, Skornicki sort des archives l'article 15 de la Convention consulaire entre la France et l'Espagne qui dit : " En cas d'empêchement, d'absence ou de décès des Consuls généraux, Consuls et Vice-consuls, les élèves-consuls, les Chanceliers et secrétaires qui auraient été présentés antérieurement en leurs qualités aux autorités respectives, seront admis de plein droit, dans leur ordre hiérarchique, à  exercer par intérim les fonctions consulaires, sans que les autorités locales puissent y mettre aucun obstacle ; au contraire, celles-ci devront leur prêter assistance et protection, et leur assurer, pendant leur gestion intérimaire, la jouissance des exemptions, prérogatives, immunités et privilèges reconnus par la présente Convention aux agents consulaires respectifs. "

C'est en vertu de cet article providentiel qu'un Juif polonais put devenir Diplomate fasciste, et faire servir tous les locaux du Consulat aux organisations de Résistance. Et la clause prévoyant " assistance et protection " des Autorités occupantes colore ici d'un vif humour la grisaille des traditions diplomatiques.

Avant de devenir Consul en titre, Samuel Skornicki eut à  traverser la période difficile qui lui permit de s'acclimater et de s'imposer sans éveiller de soupçons. A dire vrai, il s'imposa et s'en sortit bien plus encore par l'audace que par la finesse et son histoire est la preuve qu'on n'est pas homme par moins de folie mais par plus de raison. On a ici un exemple de ce que peut accomplir un homme lorsqu'il se met au-dessus des habituels plans humains. Même les soupçons sont ici détournés par l'impossibilité d'un système de références chez l'adversaire : le coup monté et réussi par Montero fut si énorme qu'il ne pouvait pas être éventé par la mécanique bien réglée du Troisième Reich ; il sortait trop des règles communes. Mais le faux Consul n'avait évidemment pas le droit de commettre une faute, de risquer la moindre imprudence. J'ai toujours pensé que ce qui sauva notre ami, c'est une particulière rapidité de réflexes. Et là  son odyssée s'identifie au plus dangereux des sports.

Premier S.O.S

Un de ses premiers " pépins " est à  ce sujet fort significatif : il était tout juste arrivé au Consulat, lorsqu'il eut l'occasion de mener à  bien son premier sauvetage. Il apprend par le Consul que les Allemands ont l'intention d'exécuter dix otages et parvient à  saisir un nom : Léon Klayman (ou Kleyman, ndlr ?), Israélite français. Il alerte aussitôt un petit groupe de camarades qui font enlever le condamné à  mort de chez lui et l'amènent de force dans une propriété proche de Saint-Etienne, le château de Sérizieux. Il était temps : la nuit même, la Gestapo cernait la maison de Klayman avec l'ordre de l'exécuter à  domicile.

Quelques jours après, Samuel Skornicki vint voir son protégé au château : le malheureux Juif ayant appris le danger auquel il venait d'échapper, était terrorisé à  la seule pensée de revoir un uniforme vert. Or au moment où ils bavardaient tous les deux dans le parc, le Major allemand commandant les troupes cantonnées à  Saint-Etienne fit brusquement son apparition au détour d'une allée. Pendant que son compagnon manquait s'évanouir, Skornicki s'avança vers le Major en lui demandant ce qu'il désirait : celui-ci venait simplement rendre visite au Consul.

Quelques minutes après, le brave Consul espagnol -le vrai- avait la surprise de voir arriver, bras dessus bras dessous, le Major allemand et le faux Montero devisant familièrement en français.

Ce fut là  l'origine d'excellentes relations, cultivées professionnellement par Skornicki, et qui, par la suite, permirent bien des sauvetages.

Consul en titre

C'est un hasard heureux qui arme Samuel Skornicki et lui donne les pouvoirs nécessaires. Mais progressivement, avec patience et ténacité, il persuade le Consul en titre de l'inéluctabilité de la défaite allemande et le convainc de prendre une contre-assurance sur l'avenir. Ainsi l'ascendant du singulier Chancelier s'affirme, et son patron lui confie la rédaction de ses discours. C'est ainsi qu'un jour, à  une manifestation officielle, Mr le Consul d'Espagne prononça une fort belle allocution qui était l'oeuvre de Samuel Montero-Sanchez. Elle conquit l'assistance, et le Consul annonça alors son prochain départ pour l'Espagne et son remplacement par " Mr l'Attaché qui est ici à  mes côtés, qui a toute ma confiance et que je vais me permettre, Messieurs, de vous présenter."

Et notre ami polonais, avec un sourire qui n'était pas feint, serra les mains à  la ronde ' des mains de nazis et de collaborateurs qui se seraient crispées si elles avaient pu reconnaître le contact d'un Juif.

Le faux Montero est alors " introduit ", et il est le maître à  son bord. Il jouit du précieux privilège d'exterritorialité : sur cette terre de France, meurtrie et baignée de sang, pendant que tant de lâches se vautrent dans la boue, il est un îlot de pureté, une cachette sûre qui ressuscite l'ancien droit d'asile. Samuel reprend ici une tradition éternelle et une sainte coutume que la Patrie de l'Eglise et des Droits de l'Homme, a illustré à  travers les siècles 'et après coup, bien des braves gens se sont demandés si notre héros n'avait pas été protégé par une providence plus forte que cette effroyable machine à  écraser les faibles, qui s'appelait le nazisme. On aime à  voir gagner la charité, et c'est pourquoi cette véridique aventure n'est pas seulement morale : elle est réconfortante.

Libre enfin de donner toute sa mesure, l'honorable Montero-Sanchez transforme son consulat en une véritable forteresse de la Résistance : les agents de liaison, les prisonniers évadés, les " terroristes " en fuite et même d'importants personnages s'y succèdent à  la barbe de toutes les polices. "

* Caudillo, pour Franco l'équivalent du Duce italien ou du Fuhrer allemand = chef, commandant, conducteur...

** Il s'agit ici du Service Travail Obligatoire, à  ne pas confondre avec la déportation dans les camps de la mort dont on ne devait pas revenir. Le STO était à  l'origine un échange de travailleurs français en Allemagne en échange du retour de prisonniers français, la " relève " qui devint vite un système d'exploitation au seul profit de l'industrie de guerre allemande.

*** Homme politique français qui prôna la collaboration avec l'Allemagne nazie.

(4) Après l'armistice de 40, la France est coupée en deux, le nord sous occupation allemande, le sud est dirigé par le Gouvernement de Vichy.

(5) Les Séfarades sont les juifs de la péninsule ibérique. Les Ashkénazes sont ceux d'Europe de l'est.