Thursday, December 02, 2021

LE PILAT, CHATEAU D'EAU DES ROMAINS

En 121 av. J.-C., les Romains, répondant à  l'appel des Phocéens de Marseille, harcelés par les Ligures, pénétrèrent en Gaule pour y sécuriser les abords de ce port de commerce, qu'ils utilisaient largement comme escale. Leur puissante armée ne fit qu'une bouchée des Ligures, mais les Romains ne s'arrêtèrent pas là . Remontant vers le nord, ils matèrent rapidement les Allobroges, une peuplade qui occupait l'actuel Dauphiné ainsi que le versant oriental du Pilat. Ils annexèrent Vienne, leur ancienne capitale, tout en caressant l'idée d'en faire une tête de pont pour aller conquérir le reste de la Gaule. Cela se fit 50 ans plus tard, entre 59 et 52 av. J.-C., sous l'impulsion de Jules César. Son successeur l'empereur Auguste la partagea en quatre provinces, dont trois avaient leur limite commune dans le Pilat, à  la « Pierre des Trois Evêques. »

 


Et Auguste fit de Lugdunum (Lyon) la capitale des Gaules. Cette ville se devait de témoigner de la grandeur de l'empire, en étant pourvue des grands équipements publics caractérisant la civilisation romaine. L'efficacité des Romains dans le génie civil a impressionné grandement les populations gauloises. C'est la technologie, plus que la guerre, qui les a amenés à  se fondre dans la civilisation romaine. Elément primordial, les 75000 m3 d'eau nécessaires chaque jour étaient amenés par quatre aqueducs qui allaient la chercher à  de grandes distances. Le plus important d'entre eux était l'aqueduc du Gier ou du Pilat.

Vestiges de l'aqueduc du Gier au Plat de l'Air, près de Chaponost (photo Daniel Bergero)


L'AQUEDUC AUX MILLE REGARDS


Les Romains aimaient dit-on à  se baigner dans un creux de rivière au-dessus de Saint-Chamond, qui a conservé le nom de Bagnara, du latin « Balneolঠ» (petit bain). Est-ce au cours de l'une de ces baignades qu'ils remarquèrent la qualité des eaux du Gier ? Peut-être appliquèrent-ils les principes de Vitruve, un architecte romain auteur de l'un des rares livres techniques de cette époque, qui conseillait d'observer les habitants du lieu. « S'ils sont robustes et de bonne couleur, et qu'ils ne soient sujets ni aux maux de jambes, ni aux fluxions sur les yeux, on sera assuré de la bonté des eaux », affirmait-il. L'idée d'un aqueduc s'imposa très vite dans leur esprit de constructeurs émérites.

En tenant compte des contournements de vallées pour rester à  niveau, 85 km étaient nécessaires pour amener à  Lyon les eaux du Gier captées au-dessus de Saint-Chamond. L'eau s'écoulant par simple gravité, le captage devait nécessairement être réalisé à  une altitude supérieure à  celle de l'arrivée. Mais entre la prise d'eau, située quelque part en aval de l'Hermitage, en dessous de Layat, et les réservoirs de Fourvière, la différence de niveau n'est que d'une centaine de mètres, pour une distance à  vol d'oiseau de 40 km. Presque deux mille ans après la construction de l'aqueduc, on se demande toujours par quels procédés les Romains ont pu déterminer cette différence d'altitude, sans carte, sans altimètre, sans G.P.S., sans rien d'autre que leur bon sens et leur savoir-faire. Probablement ont-ils procédé à  des visées optiques complexes, observant par exemple que le Mont Blanc paraît moins élevé vu de Fourvière que vu du plateau mornantais. Ils ont pu en déduire de façon empirique que ce phénomène s'expliquait par une différence d'altitude. Mais il y a une autre explication encore plus simple : chaque hiver des automobilistes, quittant Lyon par un beau matin, sont bien surpris de trouver la neige à  Saint-Chamond ! On peut imaginer un ingénieur romain connaissant une mésaventure semblable : pour expliquer ce phénomène, il n'aurait pu que conclure à  une notable différence d'altitude entre les deux sites.

Sauvetage d'un morceau de l'aqueduc, découvert en 2006 à  Chaponost (auteur ? Au besoin: Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.)


L'aqueduc du Gier est souterrain sur 96 % de son parcours. Il ne devient aérien qu'en cas de nécessité pour garder son niveau lorsque le terrain s'abaisse. Il est alors soutenu soit par un pont-canal soit simplement par un mur. En souterrain, le canal de l'aqueduc présente partout la même physionomie : une maçonnerie en forme de U coiffée d'une voûte de claveaux. L'espace intérieur mesure environ 1,60 m de haut (au centre) pour 60 cm de large. Le canal est revêtu d'un enduit imperméable en tuileau, de couleur rosâtre. Un quart de rond, ou moraine, assure l'étanchéité à  la jonction des cotés et du fond.

Coupe schématique de terrain


Le plus souvent, l'aqueduc était réalisé au fond d'une tranchée, qu'il suffisait ensuite de recouvrir, en ménageant des regards, lorsque cela était possible, tous les 77 m environ. Il y en avait donc un bon millier sur la totalité de son parcours, d'où le nom « d'aqueduc aux mille regards » qui lui a parfois été donné. Pour franchir des collines, les ouvriers devaient procéder au préalable au percement d'un tunnel (la « Cave du curé », à  Chagnon, en constitue un bel exemple), l'aqueduc étant ensuite construit à  l'intérieur.

La Cave du Curé (photo Daniel Bergero)


Généralement le chantier était attaqué des deux cotés à  la fois, à  Saint-Martin-la-Plaine les ouvriers ont failli ne pas se rencontrer... Pour la traversée de vallées d'un plus fort dénivelé, les ingénieurs ont eu recours au principe du siphon : l'eau était amenée dans un réservoir de chasse, puis grâce à  un rampant sur lequel couraient des tuyaux de plomb elle descendait dans la vallée qu'elle franchissait au moyen d'un pont-siphon, avant de remonter sous l'effet de la pression jusqu'à  un réservoir de fuite, situé à  un niveau inférieur à  celui du réservoir de chasse. L'eau repartait ensuite par un aqueduc classique.

Le principe du siphon


L'aqueduc du Gier comptait près de trente ponts et quatre siphons. Près de Saint-Genis-Laval, le siphon du Garon possède encore ses trois ouvrages (chasse - pont - fuite) et constitue un site exceptionnel, dans la mesure où les autres siphons du monde antique sont en majeure partie détruits. Il est d'ailleurs à  noter que les aqueducs de Lyon possédaient neuf siphons, sur la trentaine recensée dans le monde entier.

La Gerle, réservoir de chasse (et non de fuite) du siphon du Garon (photo Daniel Bergero)


La question qui reste posée est celle de la date de construction de l'aqueduc. La « pierre de Chagnon », en réalité un ancien « panneau d'interdiction » fait référence à  l'empereur Hadrien (IIe siècle), mais la fontaine place du Trion à  Lyon présente quant à  elle une dédicace à  l'empereur Claude (Ier siècle), natif de Lyon. La tendance actuelle serait même de le vieillir encore davantage, pour le faire remonter à  la période dAgrippa, au début de notre ère.

Le Pont des Granges (Saint-Maurice-sur-Dargoire), un des plus beaux vestiges de l'aqueduc


L'ENIGME DE L'AQUEDUC DU JANON : FANTASME OU REALITE ?

Plusieurs auteurs anciens ont affirmé que les Romains avaient également construit, en plus de l'aqueduc du Gier, un bief destiné à  détourner une partie des eaux du Furan et du Janon afin de les déverser dans cet aqueduc. L'un de ces auteurs était un certain Pierre Cros, archiviste de la ville de Saint-Etienne, qui publia en 1898 « Recherches historiques et études agricoles sur la vallée du Janon, tome III : la Botanique. » Cet ouvrage jugé parfois « indigeste » dans sa forme contient plusieurs informations troublantes, résultats de patientes recherches d'archives corroborées par des visites sur le terrain. En 1968 le père Granger fit une communication à  la Diana sur ce sujet.

Le livre de Pierre Cros


D'une part, les Romains auraient creusé un pertuis, ou petit tunnel, sous le rocher de Rochetaillée, pour conduire une partie des eaux du Furan vers la vallée des Quatre Aigues et les déverser dans le Janon. Un chercheur éminent, M. Germain de Montauzan, signala avoir retrouvé les traces d'un canal sur la rive gauche du ruisseau. En aval, un « aquarium » aurait capté les eaux mélangées du Furan et du Janon. Un premier aqueduc, à  peu de choses près parallèle au cours du Janon, les aurait ensuite conduites vers l'queduc du Gier. De tous ces ouvrages, il ne restait déjà  plus rien lorsque le père Granger entreprit ses recherches sur le sujet, mais évidemment cela ne signifie pas qu'ils n'aient jamais existé.

Tenailles romaines, découvertes près du Janon (dessin extrait du livre de P. Cros)


D'autre part, les Romains auraient réalisé un autre captage semblable, sous le hameau de Salvaris, pour détourner une partie des eaux du ruisseau des Quatre Aigues en direction du ruisseau de la Fontchoreyre, sur l'autre versant, puis vers l'aqueduc du Janon. Là  encore un pertuis traversait la montagne, sur près d'un kilomètre, pour déboucher côté nord. Le véritable ruisseau qui s'en écoulait, au sud du hameau des gauds, fut baptisé « la Thoure des Sarrasins de Salvaris » par les habitants du lieu. Ce mot « Thoure » est dérivé de l'ancien provençal toron désignant une source jaillissante. Le père Granger en retrouva la trace, sur plus de dix mètres.

La Thoure des Sarrasins (dessin extrait du livre de P. Cros)


Enfin, deux pierres de deux mètres de haut furent semble-t-il découvertes en 1858 puis en 1863 lors de l'largissement de la voie du chemin de fer entre Terrenoire et Saint-Chamond. Sur chacune d'elles une inscription à  moitié effacée laissait seulement apparaître ces fragments de mots :

Borne romaine


Emplacement de la borne au bord de la voie du chemin de fer, à  Terrenoire. Au fond les montagnes du Pilat (dessins extraits du livre de P. Cros)

Les pierres furent employées comme matériaux pour la construction de la voie ferrée, mais fort heureusement leurs inscriptions avaient été fidèlement relevées par le chef de chantier. Pierre Cros qui ne connaissait pas le latin tenta, mais en vain, d'en trouver la traduction. Il fallut toute la science du père Granger pour en donner une transcription valable, en tenant compte des abréviations : IMPERATORIS CAESARIS ... AQVAE ... IANONIS ... LVGDVNVM. Le texte complet, restituant la probabilité des mots effacés, devait signifier à  peu près : sur ordre de L'EMPEREUR (suivait sans doute son nom) LES EAUX DU JANON en direction de LYON... On se rend compte que cette pierre, qualifiée à  l'époque de borne milliaire, devait être en réalité une sorte de stèle de protection d'un aqueduc, très semblable à  celle de Chagnon.

L'existence de cet hypothétique aqueduc du Janon ne repose hélas que sur des éléments épars, peut-être sans liens entre eux, rapportés par un homme qui, de son vivant, n'a pas su faire valoir le bien-fondé de ses théories. Pierre Cros mourut dans la misère en 1926, et onze ans plus tard, à  la mort de sa veuve, toutes ses archives disparurent à  jamais.