Thursday, December 02, 2021
Point de passage ancestral entre le Forez et le Velay, le col du Tracol est situé sur la D 501 entre Bourg-Argental et Riotord. Ce n'était jadis qu'un étroit goulet, à  plus de mille mètres d'altitude, emprunté entre autres par les pèlerins de Compostelle. Il fallait le franchir « en se tracoulant », c'est-à -dire en se coulant entre les deux parois resserrées. Le Tracol marquait le centre d'une petite région, la Rue, dont le nom a disparu des cartes et des souvenirs, et qui ne subsiste plus que par le nom Saint-Sauveur-en-Rue. Du gaulois « roto », passage, la Rue qui était axée sur les vallées de la Déôme (côté nord-est) et du ruisseau de Saint-Meyras (côté sud-ouest) révélait par son nom la vocation de frontière et de transition des lieux. Quelques balades tranquilles vont nous permettre de flâner aux environs.

La haute vallée de la Déôme, vue de Saint-Sauveur, en direction du Tracol.

En haut à  gauche la forêt de Taillard (carte postale début XXe siècle)


LA FORET DE TAILLARD, DES DRUIDES AUX MOINES

Côté sud s'étend l'immense forêt de Taillard. Il est dit souvent qu'elle servit jadis de lieu de rassemblement des druides. Peut-être était-ce en ce lieu escarpé et humide nommé Groselarey, qui semble devoir son nom au dieu celte Groselos, une sorte d'esprit de l'eau dont on retrouve la trace en maints endroits. La toponymie est particulièrement instructive, concernant les noms de lieux de cette forêt. Par exemple le Grand Garaix était une terre laissée en jachère pour servir de réserve de gibier au seigneur, au temps où la forêt était un bien seigneurial. Chavojou semble avoir été un autre lieu de culte, à  l'époque gallo-romaine : son nom dériverait du latin « cava », vallée creuse, et « jovis », autre façon de nommer Jupiter.

Quand au nom de la forêt, il serait une déformation de « fayard », le nom local du hêtre. Il est vrai qu'elle fut d'abord une hêtraie avant de devenir une sapinière. Cependant le nom d'origine en français comme en patois, Tailla, s'est toujours écrit avec un T et paraît plus désigner un taillis, ou un bois qui repousse après une taille.


En l'an 1061, le seigneur Artaud d'Argental lègue tous ses biens aux moines de la Chaise-Dieu, à  condition qu'ils créent un prieuré à  Saint-Sauveur-en-Rue. Le legs stipule que tous les habitants qui viendront à  s'installer autour du prieuré auront à  perpétuité la jouissance des prairies et de la forêt. Ils disposeront en particulier d'un « droit d'affouage », vieux terme médiéval désignant le privilège de pouvoir prélever du bois pour le chauffage et les constructions. Puis en 1659 ces terres seront attribuées aux habitants. Ainsi après avoir été bien seigneurial puis ecclésiastique, la forêt de Taillard présente aujourd'hui la particularité d'être un bien sectionnal, c'est à  dire qu'elle est la propriété indivise des descendants directs des premiers habitants groupés autour du monastère. Ceux-ci portent le titre « d'ayant droits » ; ils sont répartis sur les communes de Saint-Sauveur-en-Rue et Saint-Régis-du-Coin, cette dernière s'étant créée aux dépens de la première. Mais le droit d'affouage initial a évolué, les ayant droits se partagent aujourd'hui le revenu de l'exploitation de la forêt de Taillard.

Le point culminant de la Forêt est une montagne arrondie et peu marquée, le Pyfara (1381 m). On l'atteint en suivant le GR 7, qui passe à  peu de distance à  l'ouest. C'était autrefois un joli point de vue, avant que la forêt ne l'envahisse, et surtout un signal. L'étymologie du nom Pyfara paraît confirmer cette tradition : « py » est la variante locale de « puy » pour montagne, hauteur, et « fara » signifie phare, lieu de signalisation, de l'ancien provençal « far. » A deux kilomètres au nord, mais trois cents mètres plus bas, le Rocher de la Garde indique aussi par son nom un lieu de surveillance. Au sud de Pyfara, toujours sur le GR 7, la Croix de Cellarier est dite aussi Croix des Pèlerins, ou encore Croix des Trois Mitres : elle marque la limite commune des diocèses de Saint-Etienne, du Puy-en-Velay et de Viviers.

La Croix de Cellarier (photo Daniel Bergero)


Le promeneur peu pressé peut contourner les sommets où s'étale l'immense forêt de Taillard : après le GR 7 et la Croix de Cellarier, par le sentier du Tour du Pilat jusqu'à  la Maison dans la Nature (foyer de ski de fond de Burdignes), puis par le sentier du Tour de la Loire qui le ramène en direction du Tracol par l'abri d'Aiguebelle. En chemin il pourra aller admirer le sapin géant de Taillard, vieux de 200 ans, haut de 49 m, pour une circonférence de 4,10 m à  hauteur d'homme.

Le sapin géant de Taillard (Photo Daniel Bergero)


Aiguebelle est le seul abri encore en service dans la forêt. D'une construction récente et de conception « ouverte », il a remplacé une cabane en bois plus ancienne et plus « fermée », que l'on voit sur certaines cartes postales. Un autre abri existait à  Chavojou, il n'en subsiste que le coin pique-nique.

La forêt de Taillard et l'abri d'Aiguebelle, jadis (carte postale début XXe siècle)

L'abri d'Aiguebelle aujourd'hui, halte pour les randonneurs (photo Daniel Bergero)


CHATEAU OUBLIE ET ABRI SOUS ROCHE

Côté nord du Tracol commence le chemin muletier ancestral, aujourd'hui GR 7, qui parcourt toute la ligne de crête. Il grimpe vers les Cortinots, un nom qui s'orthographie également Courtinaux. Autrefois lorsqu'on y envoyait les enfants garder les vaches, on leur disait de les mener « au château ». C'est aujour'hui une colline couverte de lande, qui culmine à  1172 m. Il ne reste plus une trace, sur le terrain, d'un éventuel « château », mais le nom confirme la légende : Cortinot est à  rapprocher du mot français « courtine », son origine est le latin « cortem » au sens de « lieu fortifié ». Le pluriel indique qu'il dut y avoir un ensemble de fortifications (un terme sans doute très relatif !), à  une période indéterminée. Lieu de passage très fréquenté à  toutes les époques, le Tracol fut aussi une frontière qu'il devait être nécessaire de contrôler.

Le chemin se poursuit en obliquant vers le nord-est. Lorsqu'il se transforme en petite route goudronnée, il faut prendre le sentier à  droite pour accéder très rapidement à  la Roche Chaléas, ou Rocher de Chaléat. Face à  la forêt de Taillard, ce roc constitue un point de vue magnifique sur lensemble de la vallée de la Déôme. Son nom vient du bas-latin cala, grotte ou abri. Au pied de la petite falaise, au niveau d'une terrasse herbeuse, un abri sous roche est en effet bien visible. Ses parois noircies de fumée attestent qu''il dut être occupé par l'homme à  diverses époques. Un auvent de branches entrelacées devait protéger l'espace habitable : on trouve encore sur le pourtour de la cavité la trace des petits trous creusés dans le roc, destinés à  faciliter la mise en place des branchages.

Par le GR 7 qui a quitté le goudron au profit du chemin des crêtes, nous pourrions atteindre la tourbière de Gimel et la Croix de Caille. Mais ce sera pour une autre fois.