Monday, October 23, 2017
A côté des sources sacrées, bienfaitrices, il y eut des sources dont on se méfia toujours. La toponymie constitue souvent une aide précieuse pour les localiser : des noms comme Mallassagne, près de Pélussin, désignent une mauvaise « sagne », une mauvaise source. Le Bachat Rouge, dont on a perdu toute trace aujourd'hui sur les cartes, était désigné comme un lieu de bataille. L'homme a souvent oublié l'origine de ces mauvaises réputations, et même les chroniqueurs anciens se refusaient à  trop en dire. Petit tour d'horizon des eaux maudites du Pilat.

DES LORELEI PILATOISES

A tout seigneur tout honneur, commençons par le fleuve roi qui borde notre territoire, le Rhône. Ses crues et colères sont proverbiales, mais les hommes ne les ont jamais vraiment craintes. Certains regrettent même qu'aujourd'hui il soit entièrement endigué et donc en quelque sorte domestiqué. On voit parfois un vieux Givordin, ou un Condriot mélancolique, aller au bord du Rhône un jour de fort étiage et s'adresser à  voix basse au fleuve pour l'encourager d'un nostalgique : « Vas-y, montre-leur que tu peux encore te mettre en colère ! » 'Mais certains sites du Rhône semblaient mieux mériter le caractère de malédiction qui leur était jadis attaché. On pourrait à  ce sujet évoquer le « Puits des Fées », près de Saint-Romain-en-Gal, simples cavités creusées par l'eau où des nymphes aimaient se baigner. Versions rhodaniennes de la Lorelei germanique, leurs chants ensorceleurs attiraient parfois les mariniers, qui fracassaient alors leurs embarcations sur les rochers. Plus haut c'est le Rocher d'Hérode qui se mire dans le Rhône en traînant une réputation de Roche Tarpéienne pilatoise !


Le Rhône à  Saint-Romain-en-Gal est bien assagi et sert de calme plan d'eau. En arrière-plan, le Rocher d'Hérode.


Ailleurs c'était un rocher, visible seulement lors des sécheresses lorsque le niveau du fleuve était particulièrement bas, qui laissait envisager les pires malheurs par cette inscription :

QUI M'A VU A PLEURE
QUI ME VERRA PLEURERA

Les anciens le situaient au niveau du hameau de Pontcins, près de Vérin. Certains prétendirent l'avoir vu lors de la sécheresse de 1976.


SOURCE DU GIER ET FONTAINE STUPEFIANTE


La source du Gier, à  côté de la Jasserie, a pendant longtemps été considérée avec superstition et effroi. On disait qu'un berger y avait été englouti, avec son troupeau, et qu'on l'avait retrouvé fortuitement quelques jours plus tard dans le Rhône. Cette source fut alors présentée comme l'entrée d'un royaume souterrain communiquant avec le fleuve, légende confirmée par la cascade du Saut du Gier qui est l'objet d'une croyance semblable. On oubliait que le Gier se jette naturellement dans le Rhône ! On disait aussi qu'il suffisait de jeter des pierres dans la source pour qu'aussitôt naisse un orage épouvantable, croyance très courante dans les régions montagneuses, mais chez nous elle bénéficia de la renommée de François Rabelais, qui la citait souvent dit-on.

La source du Gier, sous la Jasserie (carte postale début XXe siècle)


On évoque aussi une fontaine dont l'eau est si froide qu'elle tuméfie la bouche de ceux qui en boivent. En 1555 le lyonnais Jean du Choul, un riche savant lyonnais dont la famille possédait deux maisons fortes à  Longes, visita le Pilat et en laissa un récit constituant la toute première description de notre montagne. Il y évoque déjà  ladite fontaine. D'autres auteurs après lui l'ont cherchée, parmi lesquels Jean-Jacques Rousseau en 1769. Mais la philosophie du Siècle des Lumières eut sans doute raison des croyances ancestrales.


L'ABOMINABLE BAVISER

L'un des passages les plus curieux du texte de Jean du Choul est celui se rapportant au lieu nommé Baviser : « Au marécage dont nous venons de parler [la source du Gier], nous pouvons ajouter celui de « Baviser », plus abominable qu'accueillant : c'est pourquoi, il ne me plaît pas d'en dire davantage. Une étrange accusation, un acte abominable, un forfait stupéfiant, la découverte d'une nouvelle espèce de tourments, qu'importe d'en faire aux hommes la révélation. »

Que se passa-t-il à  cet endroit ? Sans doute un crime abominable y fut-il commis, en un temps reculé. Toute trace et tout souvenir en ont été perdus de nos jours. Le nom Baviser paraît être composé à  partir de la racine du mot français « bave », associée au prélatin is et au suffixe ara. A noter cependant que « marécage » s'exprimait par le gallo-romain vabris, nom très proche de Baviser si l'on admet la permutation (fréquente, dans les langues anciennes) du B et du V (il en constitue aussi une anagramme presque parfaite !).

Baviser ne figure sur aucune carte, ni dans le Dictionnaire topographique du Forez publié en 1946, et qui recense pourtant l'ensemble des toponymes de la région, avec leurs différentes formes au cours des siècles, ainsi que les formes disparues. Le texte de du Choul ne donne aucune indication pour le localiser, mais on suppose qu'il se situait dans le secteur des sources du Gier, dont l'ouvrage parlait également, dans un passage précédent celui-là . On l'a vu parfois près du Crêt de Bote, ce qui ne pouvait qu'ajouter à  latmosphère dramatique générée par le texte. Cette montagne possède en effet une mauvaise réputation. La ferme de Bote située en contrebas, côté nord, connut tous les malheurs. Ne dit-on pas que le corps d'un bébé gela dans son berceau ? Puis elle tomba en ruines, il n'en reste que quelques pierres, et une source qui déverse toujours son eau dans un vieux bachat.


Est-ce l'abominable Baviser ? (Photo Bernard Jamet)

Etienne Mulsant dans ses Souvenirs du Mont Pilat situe Baviser entre la Jasserie et la ferme de Bote. Il existe un chemin un peu oublié bien qu'agréable, allant de l'une à  l'autre. A peu près à  mi-chemin, à  la cote 1277 de la carte topographique de l'I.G.N., on traverse effectivement un ruisseau, tout près de sa source, qui s'étale sur le replat emprunté par le sentier, avant de descendre vers le Dorlay en traversant le lieu-dit Sara, que les cartes plus anciennes écrivaient Sahara ! L'endroit est aujourd'hui charmant et frais.


ET LE SUICIDE DE PONCE PILATE

On ne peut pas terminer cette évocation des eaux maudites du Pilat sans parler de la fin tragique, autant que légendaire, de Ponce Pilate. L'histoire fait l'objet de nombreuses variantes. Ponce Pilate avait péché par l'eau, en se lavant les mains de la condamnation à  mort de Jésus-Christ, c'est par l'eau qu'il devait périr ! On dit principalement que son corps fut jeté au sommet du Pilat, dans une source marécageuse nommée depuis « Puits de Pilate. » Ce point d'eau est en réalité, comme l'a révélé Jean du Choul, la petite pièce d'eau circulaire située sous la Jasserie, alimentée par les sources du Gier.

Une autre version fait se suicider Ponce Pilate  en se jetant dans le Saut du Gier, après s'être ouvert les veines du poignet. Son fantôme devenu un « retournant » fut condamné à  retourner une à  une, chaque nuit, les pierres du Gier, libérant par cette action quelques paillettes d'or que de pauvres orpailleurs installés sur les berges de la rivière tentaient de récupérer.



Le Saut du Gier en hiver (photo Daniel Bergero)


C'est aussi le mythique lac de Chaubouret, au col du même nom près du Bessat, et dont il ne reste qu'une mare aux canards, qui revendique le lieu du suicide de Ponce Pilate. Enfin c'est non loin de Saint-Genest-Malifaux que le chanoine Jean-Marie de la Mure, auteur en 1674 de la toute première histoire du Forez, situait ledit suicide. Pour lui c'est dans le ravin de la Semène que l'ancien procurateur de Judée mit fin à  ses jours, et depuis lors ce lieu « où la mort usa de la plus cruelle des faux » a reçu le nom latin de "malis falcibus", la faux de la mort », d'où le toponyme Malifaux accolé au nom de la paroisse ?



Une des nombreuses sources formant la Semène (photo Bernard Jamet)