Monday, July 06, 2020

CES EAUX QUI JAILLISSENT AU SOMMET DES MONTAGNES

Nouvelle balade dans la zone des crêts du Pilat. Penchons-nous sur ces sources qui sourdent entre des pierres moussues, ce qui en soit n'a rien de bien original, sauf qu'ici elles sont situées quasiment sur les sommets des montagnes ! Ce qu'on nommait autrefois le Mont Pilat, c'est-à -dire la région des crêts les plus élevés autour du Crêt de l'Oeillon, le plus connu, est selon la tradition légendaire le siège de treize sources, nées des larmes de Ponce Pilate. L'ancien procurateur de Judée, exilé à  Vienne, serait venu sur les sommets du Pilat pour expier son « crime inouï de déicide », et accessoirement donner son nom à  cette région. Le tout selon l'une des multiples variantes de cette légende très répandue.

Treize sources, il est vrai, étaient jadis répertoriées par les cartes dites « d'état-major », beaucoup ont disparu des cartes actuelles. Treize ruisseaux aussi prennent naissance dans ce secteur, au prix de quelques arrangements avec la conscience des géographes, autrement dit selon l'étendue que l'on veut bien donner à  la zone des crêts.

LA SOURCE DE SAINT-SABIN

Parmi ces sources extraordinaires, il en est une qui fait l'unanimité pour son étrangeté, c'est celle qui se trouve un peu en dessous de la chapelle Saint-Sabin. Si tout le monde connaît cette chapelle, bien peu de personnes savent qu'à  proximité immédiate existe un curieux point d'eau. Il faut descendre le talus sur quelques mètres, côté nord de la chapelle, se glisser à  droite dans un bouquet d'arbres, pour découvrir dans un creux de rochers une petite vasque naturelle toujours remplie d'eau. Par un miracle quotidien, les boeufs de saint Sabin pouvaient, dit-on, boire ensemble dans la fontaine, sans qu'il fût nécessaire d'ôter leur joug. Un autre petit miracle a épargné la source de justesse, lors de la tempête de décembre 1999 qui dévasta le site : un arbre a bien failli s'abattre sur elle, ce qui en aurait interdit l'accès pendant longtemps sans doute. Elle est hélas souvent bien sale aujourd'hui. Le promeneur qui, s'apitoyant sur son état, décide de la vider pour la nettoyer, a la surprise de voir la vasque se remplir à  nouveau, au bout de quelques minutes. Puis le niveau se stabilise.

En contrebas de la chapelle Saint-Sabin, une étrange source


D'où vient l'eau ? La source de Saint-Sabin a fait là  objet de polémiques. Sa position presque au sommet d'une colline et son altitude (1100 m) surprennent, à  première vue. Mais elle est loin d'être la source la plus élevée du Pilat, comme nous le verrons. Autre élément curieux : s'il s'agissait de la résurgence d'une nappe phréatique située à  un niveau supérieur, l'eau jaillirait du rocher comme une source vauclusienne et s'écoulerait vers le bas de la colline. Au contraire, la source de Saint-Sabin ne « coule » pas, elle se contente de se renouveler lorsqu'on prélève de son eau. Le phénomène est on ne peut plus naturel : en physique on dit que l'eau tend sans cesse à  reprendre son niveau, en application d'une loi bien connue, celle des vases communicants. Bref rappel du principe : pour qu'un liquide soit en équilibre dans deux vases communiquant entre eux, il faut que les niveaux de ce liquide, dans les deux vases, soient à  la même hauteur. En théorie donc, la source de Saint-Sabin ne peut provenir que d'une étendue d'eau située à  la même altitude, et communiquant avec elle par des fissures ou conduits souterrains naturels.

Selon une théorie qui a connu une certaine vogue, les eaux de Saint-Sabin viendraient des Alpes. Mais il y a la distance, et surtout le dénivelé. Cette eau alpine devrait passer sous le Rhône, et remonter ensuite de près de 1000 m pour arriver à  Saint-Sabin. En l'absence d'une étude scientifique qui établirait ces faits de manière indiscutable, ou prouverait leur impossibilité, on ne peut que rester circonspect.

On imagine très bien à  quel point la source de Saint-Sabin a pu impressionner les populations anciennes. De nombreux ex-voto y furent découverts : des statuettes en pierre, représentant des membres inférieurs humains, et surtout des petits enfants dans leurs langes. Un rituel fut sans doute attaché à  la fontaine à  l'époque gauloise ou préceltique. Puisque la fontaine « renaissait » de suite après avoir été vidée, sans doute implorait-on les dieux pour faire revenir à  la vie de même façon les enfants mort-nés ou décédés peu après leur naissance. C'est peut-être à  Saint-Sabin qu'il faut chercher l'origine du culte identique attaché à  Notre-Dame de Sous-Terre de Pélussin.

Peu de ces objets nous sont parvenus : beaucoup ont été cassés par les paysans sous le prétexte qu'?ils « portaient malheur », les autres ont été dispersés. Un rapport de plusieurs pages, avec relevé des figurines, avait été dressé par le docteur Marcellin Ghautiet en 1889. D'autres découvertes eurent lieu semble-t-il vers 1930, en particulier celle d'une statuette que j'ai eu le rare privilège de pouvoir photographier. La source fut forcément l'élément prépondérant dans l'occupation du site de Saint-Sabin, à  toutes les époques, que ce soit comme fontaine sacrée ou comme simple mais indispensable point d'eau.



Statuette découverte vers 1930 près de la source de Saint-Sabin


AUTRES SOURCES D'ALTITUDE

Au nord du Crêt de l'Oeillon, il faut citer la source de Sainte-Madeleine, située à  l'aplomb de la chapelle qui lui est dédiée, juste au-dessus de la route forestière. Son eau rafraîchissante est particulièrement appréciée. Le « bachat » dans lequel elle s'écoulait aussi sans doute, car il a disparu, « emprunté » par un amateur de vieilles choses ? La source alimentait la petite communauté d'ermites jadis installée ici, à  1030 m d'altitude.

Montons encore plus haut. Un panneau d'information commémore le souvenir du Grand Hôtel du Mont Pilat, disparu dans un incendie en 1931, et dont il ne reste aujourd'hui quasiment plus un seul vestige, sauf peut-être à  la source qui l'alimentait en eau potable. Aucun balisage n'y conduit, elle ne figure pas sur les cartes topographiques, mais elle est connue des amateurs car il y pousse un cresson sauvage particulièrement goûteux et recherché ! Cette source est à  1200 m d'altitude.

Passons de l'autre côté de l'Oeillon. Juste en dessous du col du Gratteau, voici la source du Ternay, une rivière qui prend naissance à  1200 m d'altitude, et arrose ce que l'on nommait jadis « la vallée de Chaumienne », nom bien pompeux d'une petite combe riante autour du hameau du même nom. Puis il coule plein sud et se jette dans la Déôme près de Bourg-Argental, après avoir rempli le barrage du Ternay qui alimente en eau la ville d'Annonay. Son nom vient de Taranis, le dieu gaulois du tonnerre !

La vallée de Chaumienne, traversée par le Ternay naissant (carte postale début XXe siècle)


A côté de la célèbre Jasserie, voici le Gier qui naît à  1300 m d'altitude, alimente la non moins célèbre fontaine, et coule plein nord après deux splendides cascades. Plus haut encore, la source de Bote qui jadis alimentait la ferme du même nom (aujourd'hui en ruines) jaillit à  1325 m, soit 200 m plus haut que Saint-Sabin !

La ferme de Bote (carte postale début XXe siècle)


Un mot encore sur le « Puits de la Fée » du Pic des Trois Dents. Aujourd'hui un sentier passe au pied des trois « dents » et longe l'antique muraille d'enceinte ; au pied de la première dent, au débouché du sentier, il faut monter un peu à  gauche pour aller admirer ce « puits », cavité creusée dans le roc qui recueille l'eau de pluie grâce à  un ingénieux système de rigoles naturelles et de canaux creusés par l'homme. Cet aménagement semble fort ancien, et remonte sans doute au moins à  l'époque celtique. Attention ! Le sentier est assez « sportif », et réservé aux bons marcheurs.

Enfin on ne peut pas clore cette évocation des sources du Pilat sans parler de la seule qui fut jadis exploitée, la « Cristal Mont Pilat » captée à  Pélussin. Eau « sortant du Mont Pilat », ferrugineuse, gazeuse, « employée pure ou coupée avec du vin », son taux élevé de fer redonnait l'appétit, facilitait la digestion, et en faisait donc une eau conseillée dans les cas d'anémie, vertiges, appauvrissement du sang. L'exploitation a cessé dans les années trente.

Publicité pour l'eau minérale de Pélussin et l'administration de la source (carte postale satirique)