Thursday, November 26, 2020

Pour aller du Bessat à  la Jasserie, trois solutions s'offrent à  nous : en voiture, par la route bien connue, qui d'ailleurs ne va pas plus loin, ou à  pied, soit par le GR 7 lui aussi bien connu, soit en flânant quelque peu et en empruntant « le chemin de fer. » Inutile d'imaginer un train touristique, vous seriez déçus; Mais n'anticipons pas.

LES ALPES, LA SUISSE ET LE CHEMIN DE FER

Nous quittons le col de la Croix de Chaubouret, pour musarder aux alentours. Deux curiosités naturelles sont à  voir à  proximité ; la première est d'ailleurs assez étonnante. Il faut suivre le chemin passant derrière le « Chalet des Alpes », puis monter à  droite après les terrains de sport. Presque en haut du raidillon, on devine à  gauche sous les arbres une grosse pierre grise arrondie, qui pourrait passer dans la pénombre du sous-bois pour le dôme d'une tente ou une meule de foin. Outre des bassins peu profonds et semble-t-il naturels, on peut y remarquer l'affleurement d'une veine de roche plus claire... en forme de serpent ! Même si l'apparence de cette pierre ne doit rien à  la main de l'homme, on peut imaginer quel émerveillement elle suscita chez les premiers occupants de la région...

En suivant ensuite le chemin qui part à  gauche, au sommet du raidillon, on traverse la forêt, peu dense, pour descendre à  droite vers la « Petite Suisse », un amas de pierres granitiques nommé jadis Montrochin ou Maurochi (mauvais rocher). La vue y était jadis réputée : le vaste paysage que l'on découvrait alors ressemblait sans doute, avec un peu d'imagination, à  ceux de la Suisse, d'où le nom donné à  ce lieu, semble-t-il dans les années cinquante, peut-être par Claude Berthier, « l'apôtre du Pilat. » Mais les arbres ont fini par obturer la percée, et aujourd'hui la vue est à  imaginer plus qu'à  admirer !

Le sentier en contrebas, en forte descente, rejoint le « Chemin de Fer. » Ce nom vient d'une sorte de poème ou comptine vantant les grands travaux réalisés dans le Pilat au XIXe siècle par Joseph Matricon, maire de La Valla-en-Gier, commune plus étendue qu'aujourd'hui puisque le Bessat n'était alors qu'un hameau, et son territoire intégré à  celui de La Valla. Un vers disait : « dans l'inaccessible Pilat, nous avons fait un chemin de fer. » Nul train n'a jamais circulé sur cette voie forestière sinueuse, et plusieurs étymologies ont tenté d'expliquer ce nom. Le géographe fait remarquer que ce chemin reste globalement à  flanc de coteau en suivant la courbe de niveau, exactement comme le ferait une voie de chemin de fer. D'autres disent que les roues des chars étaient bandées de fer. En fait, jadis on nommait ainsi par métaphore tout chemin solidement empierré pour résister aux rigueurs de l'hiver, et destiné à  faciliter le débardage des troncs d'arbre. Celui-ci a été tracé lors du partage des bois du Pilat en 1829. Mais le poète se demandera toujours si quelques mulets n'auraient pas perdu là  leurs fers, au cours de ce rude effort.

Sur le « Chemin de Fer »


En suivant le « Chemin de Fer » par la gauche, on rejoint rapidement le Rot. Ce nom vient du latin « rupta », indiquant que le vieux chemin, ancienne voie romaine, qui monte de la vallée pour se poursuivre en direction de la Croix de Chaubouret a « rompu », c'est-à -dire défriché, la forêt pour se frayer un passage. En traversant la route pour continuer sur le chemin en face, on accède rapidement à  un très joli point de vue sur le village du Bessat. Ses maisons sont alignées sur la crête, à  la suite de l'église. Un autre poète du XIXe siècle a comparé le Bessat vu du Rot à  un train arrêté : l'église étant la locomotive, avec son clocher figurant la cheminée, les maisons les wagons. Avec un peu d'imagination, le voila, notre chemin de fer !

Mais reprenons ce « Chemin de Fer » dans l'autre sens. Au terme du long cheminement à  flanc de coteau et en sous-bois, nous finirons par croiser le sentier montant à  gauche du Saut du Gier et continuant par la droite jusqu'à  la Jasserie, au prix d'un ultime raidillon. On pourrait aussi poursuivre sur le Chemin de Fer pour franchir le Gier à  gué puis monter à  droite par le chemin rejoignant lui aussi la Jasserie. C'est un peu plus long mais moins raide.

LA CROIX DREVET

Que l'on aille à  la Jasserie par la route ou par le GR 7, une petite halte s'impose vers la « Croix Drevet », humble calvaire en fer forgé, dressé sur un socle de pierre, à  1304 m d'altitude dans le Bois de la Plapompaire. Précisément à  l'endroit où le GR 7 s'écarte de la route pour constituer une « coursière » passant par le Crêt de la Perdrix. Au cours de l'hiver 1850, M. Jean François Marie Drevet rentrait au Bessat par le vieux chemin muletier reliant Saint-Julien-Molin-Molette à  La Valla-en-Gier. Comme son mulet s'était arrêté et ne voulait plus avancer, il s'est approché pour se rendre compte de ce qui motivait l'attitude de son animal.

C'est alors qu'il découvrit, à  demi caché par la neige, le corps d'une jeune femme morte sans doute de froid dans la tempête. Un mulet, comme un cheval, ne piétine jamais un corps humain. Sans doute était-ce une ouvrière qui, surprise par la tombée de la nuit, avait dû chercher longuement le chemin sous la neige, alors qu'elle regagnait son usine de tissage ou de moulinage, à  la Valla ou plus sûrement à  Saint-Julien, après un jour de congé. Il était trop tard : la fatigue et le froid avaient eu raison de sa jeune existence... Mais curieusement dans les jours qui suivirent aucune famille, ni aucune usine, ne s'alarma de sa disparition. On ne connut jamais ni son nom ni ses origines. M. Jean François Marie Drevet a d'abord marqué l'endroit d'une humble croix de bois, souvent remplacée au cours des années. Puis son arrière petit-fils, habitant actuellement au Bessat, fit ériger à  une époque récente, en l'honneur de son aïeul, la croix toujours visible aujourd'hui. On peut cependant regretter que cette croix, qui se contente de rappeler la mémoire de M. Drevet, n'évoque en rien le sort de la malheureuse inconnue qui a motivé son érection.

La Croix Drevet. M. Marcel Gourbière, guide animateur du Parc Naturel Régional du Pilat, ne manque jamais une occasion de raconter l'histoire de ce petit monument (photo Bernard Jamet)

LA JASSERIE

Au terme de la route, ou du chemin, le promeneur découvre donc les bâtiments de la Jasserie. Le nom semble d'origine celtique, un jas désignerait le foyer. Dans le Pilat comme dans les Monts du Forez une jasserie était une bergerie d'altitude, où l'on rentrait les troupeaux la nuit et où les bergers pouvaient s'abriter, dormir et faire du fromage. L'équivalent du buron auvergnat. Si les Monts du Forez possèdent encore plusieurs jasseries, le Pilat n'en a qu'une. « La Jasse », comme disent les randonneurs.

La Jasserie en hiver, vue du Crêt de la Perdrix (photo Daniel Bergero)


On dit souvent que la Jasserie a été construite par les Chartreux de Sainte-Croix-en-Jarez. C'est totalement faux, même si les Chartreux possédaient des terres ou des bois autour du Bessat. Il semble cependant qu'ils aient eu le privilège de pouvoir utiliser la Jasserie pour y engranger leurs récoltes de plantes médicinales. Difficile de séparer le réel de l'imaginaire, les lieux sont propices à  la légende. Certains jours, l'écart de climat, entre les vallées du Gier ou du Furan et la zone des crêts autour de la Jasserie, est si grand qu'on se croit transporté sur une autre planète. Quoi d'étonnant alors que ces lieux aient impressionné l'imagination de nos ancêtres ? Je vous raconterai une autre fois toutes les histoires attachées à  la source du Gier, qui alimente la célèbre fontaine de la Jasserie.

Le baron de Rochetaillée, propriétaire de la Jasserie en 1870 (portrait par Alix)


Pour coller à  la réalité historique, il faut rappeler que la Jasserie est mentionnée à  partir de 1676 sous le nom de « Grange de Pilat. » Elle est alors la propriété des marquis de Saint-Chamond. En 1870 elle passe au baron de Rochetaillée. Son descendant la vendra en 1927 à  la famille Masson, qui la possède toujours.

On se souvient aussi, non sans émotion, du passage de Jean-Jacques Rousseau en 1769. Le philosophe herboriste était venu en promeneur solitaire, mais « trop tard pour les fleurs et trop tôt pour les graines. » Qui plus est, il avait perdu son chien en route, ce qui l'avait fort chagriné. On dit qu'aux édiles locaux venus l'accueillir en prononçant un discours recherché, riche en citations des ses bons mots, Rousseau n'aurait su que répondre : « et vous n'avez pas vu mon chien ? »

Carte postale ancienne de la Jasserie. Quelqu'un a cru bon d'ajouter cette précision : « dîner sans pain, mais beaucoup de vin »


Pendant des décennies, on s'est éclairé ici d'abord avec bougies ou des lampes à  pétrole, puis avec l'électricité produite par une turbine sur le Gier, alliée à  un groupe électrogène. Et pendant tout ce temps aussi, des générations de randonneurs, de touristes et de « prend l'air », comme on les appelle ici, se sont contentés du repas champêtre servi à  la Jasserie, ou du confort rustique des « cages à  poules » de son dortoir. Heureusement, les temps ont changé ! Depuis 2008 la Jasserie est finalement raccordée au réseau électrique, au terme d'un combat administratif peu ordinaire.

Les sports d'hiver à  la Jasserie vus par un humoriste des années trente ! (Collection P. Berlier)


Mais il est temps d'aller dormir, si nous voulons nous lever de bon matin pour aller admirer le lever du soleil au Crêt de la Perdrix, et commencer une autre balade.

Alors à  bientôt, pour une nouvelle flânerie...