Monday, October 23, 2017

L'EAU DES FONTAINES DE SAINT-ETIENNE

Autrefois, la ville de Saint-Eienne n'était guère alimentée en eau que par ses fontaines, présentes dans tous les quartiers. A l'heure du repas, les ménagères envoyaient leurs « piosous » chercher de l'eau, et les fontaines distribuaient à  tout moment de l'année, et à  volonté, une eau pure et fraîche. Or ces fontaines étaient alimentées par un aqueduc, captant l'eau des sources du Grand Bois. Une petite balade en forêt, au départ du Bessat, va nous permettre d'en retrouver le passage.

 

NDLR: A la lecture de cet article, M. Antoine Werochowski (Direction Voirie/Infrastructure - Service Eau/Assainissement de la ville de Saint-Etienne) a souhaité apporter une précision concernant la détérioration de l'eau évoquée par l'auteur dans son paragraphe " Quelques indices...": "Passé le Pont Souvignet, l'aqueduc longe alors le Furan par sa rive gauche, invisible la plupart du temps. A ce niveau-là  les captages ne fonctionnent plus, il a fallu les fermer car la qualité de l'eau s'était détériorée".

> "C'est inexact. Il s'agit plus d'un risque de détérioration du fait du trafic routier de la route départementale les surplombant qui nous a conduit à  déconnecter ces drains, plutot qu'une reelle degradation."

PETITE HISTOIRE D'UN TRAVAIL DIGNE DES ROMAINS

L'idée n'était pas nouvelle, on sait qu'au temps des Romains la ville de Lyon prenait son eau entre autres dans le Pilat, et grâce à  un aqueduc de près de 80 km de long. La cité antique étant installée sur la colline de Fourvière, on ne savait pas, à  l'époque, comment faire monter là -haut l'eau de la Saône ou du Rhône coulant à  ses pieds. Mais pour la ville de Saint-Etienne, celle-ci s'étant implantée à  l'origine au bord du Furan, la rivière fournissait l'eau nécessaire. Cependant la ville grandit rapidement, et pour les quartiers éloignés du Furan l'eau était un vrai problème. Déjà  le projet d'un aqueduc avait été évoqué au temps de Napoléon Ier. Mais au milieu du XIXe siècle, avec l'accroissement de la population, les besoins se firent plus pressants, d'autant plus que les barrages du Pas de Rio et du Gouffre d'Enfer n'étaient encore qu'à  l'état de projet.

En 1861 la ville acquit 200 hectares de terres marécageuses, situées au coeur du Grand Bois. Puis elle aménagea sur ce terrain la « Maison des Gardes », simple abri de chantier en bois sur un soubassement de pierres, ainsi que la « Cambuse », une construction en pierre servant d'écurie et de grange, située juste en face. Seul ce bâtiment a subsisté, il a été rénové pour servir d'abri aux randonneurs, certains d'entre eux se montrant bien ingrats en ne trouvant rien de mieux à  brûler, pour alimenter la cheminée, que les marches de l'escalier conduisant à  la pièce du haut pouvant servir de dortoir.

Les travaux purent alors débuter et furent rondement menés : 800 sources captées, 54 km de drains et de canalisations, pour déverser toute cette eau dans l'aqueduc principal, long de 18 km, sur lequel près de 200 regards seront aménagés, ainsi que des déversoirs. L'ouvrage fonctionne toujours. Aux canalisations en terre cuite des débuts ont succédé des tuyaux en tuileau vernissé, puis en PVC alimentaire. Le promeneur curieux en trouvera des débris, des uns et des autres, en bordure de certains chemins. L'aqueduc lui-même est très semblable à  celui des Romains, sauf que ses éléments sont préfabriqués, en particulier la voûte.

Débris d'anciens tuyaux de l'aqueduc : à  gauche en terre cuite, au centre et à  droite en tuileau vernissé


QUELQUES INDICES POUR REPERER LES TRACES SUR LE TERRAIN

Les premières sources captées sont situées un peu en dessous du Creux du Loup. Chaque captage se compose d'un bassin maçonné et étanche, dans lequel se déversent les eaux, qui sont alors captées par un drain, un tuyau percé de multiples trous, faisant office de filtre pour éviter le passage du gravier ou de débris végétaux. Les captages sont invisibles, recouverts de terre sur laquelle la nature reprend vite ses droits. Certains captages importants sont protégés par des clôtures. Les tuyaux s'embranchent ensuite sur l'aqueduc proprement dit, qui démarre près du Tremplin. Sur le terrain, quelques signes discrets matérialisent l'emplacement des captages, tuyaux conducteurs, etc.

Lorsqu'en quittant le parking du Tremplin on descend à  droite par le « chemin des sources », ou « chemin de l'aqueduc », on remarque les regards, à  intervalles réguliers. Ce sont de grosses dalles maçonnées pourvues d'un « couvercle », placées au bord du chemin et qui intriguent parfois les passants. Sur certains, en prêtant l'oreille on entend nettement le bruit de l'eau. On remarque également des gués dallés, en travers du chemin, destinés à  faciliter la traversée de petits ruisseaux. Puis au terme d'un cheminement agréable on arrive à  un grand carrefour de chemins où s'élève une pancarte non moins intrigante :

ICI
LA PORTE DE FER


Il faut prendre à  droite le chemin descendant, et puis tout de suite sauter à  droite en contrebas, pour découvrir en bas du talus ladite porte, une simple grille fermant un petit ouvrage en maçonnerie. Question posée au cours d'une balade par un touriste naïf ou facétieux : « Dites, Monsieur, elle est en quoi, la porte de fer ? ». A votre avis ? Pour éviter l'érosion de l'aqueduc, la pente est faible sur tout son tracé, mais il lui faut pourtant, de temps à  autre, descendre d'un niveau. Cela se réalise au moyen d'une chute verticale, le trop-plein éventuel étant évacué avant la chute par un conduit, fermé par une porte en fer. Au même niveau, on remarque au bord du chemin un regard surmonté d'une sorte de « champignon » : c'est une prise d'air, facilitant la brutale descente de l'eau.


La Porte de Fer (photo Bernard Jamet)

Passé le Pont Souvignet, l'aqueduc longe alors le Furan par sa rive gauche, invisible la plupart du temps. A ce niveau-là  les captages ne fonctionnent plus, il a fallu les fermer car la qualité de l'eau s'était détériorée (voir NDR en début d'article). L'aqueduc ne réapparaît en surface qu'en bordure du barrage du Pas de Rio, et déverse à  cet endroit une bonne partie de son eau dans le Furan. Puis par un pont il passe sur la rive droite, longe la Roche Corbière et arrive jusqu'à  Rochetaillée. Il faut préciser qu'il ne sert plus de nos jours qu'à  alimenter ce village. Il continuait jadis au-delà , jusqu'aux réservoirs du Portail Rouge, mais ce tronçon ne sert plus que d'égout pour évacuer les eaux usées de Rochetaillée vers Saint-Etienne.

Le Grand Bois est aujourd'hui pour l'essentiel la propriété de la ville. Les 200 hectares d'origine sont devenus 650 hectares aujourd'hui, et le domaine communal s'accroît en moyenne de trois hectares par an. Ces acquisitions ont permis la protection des sources, et constituent accessoirement une garantie foncière non négligeable. L'assainissement du Grand Bois par le captage de ses sources a favorisé le développement de la forêt. Elle était autrefois beaucoup moins importante, et entrecoupée de nombreux pâturages. Les troupeaux qui y paissaient posèrent d'ailleurs très rapidement un problème : le drainage des sources avait en effet supprimé les points d'eau où s'abreuvaient les vaches. Même souci pour les travailleurs forestiers, qui ne trouvaient plus dans la forêt de quoi se désaltérer. Le conseil municipal du Bessat adressa une supplique à  la ville de Saint-�?tienne, pour que soient aménagés des points d'eau « à  l'effet d'étancher la soir des pauvres travailleurs et bûcherons. » Il fallut aménager sur les conduites des abreuvoirs dits de servitude, auxquels dans le pays on donna le nom de « bachats ».

Patrick Berlier (au centre) au bachat de Bourdouse (photo Bernard Jamet)


Les dernières vaches ont quitté le Grand Bois dans les années 70, mais à  cette époque la randonnée pédestre prit un essor considérable et il fallut conserver certains bachats à  l'intention des marcheurs. Sachant qu'un randonneur boit moins qu'une vache, mais que certains jours il y a plus de randonneurs qu'il n'y avait de vaches autrefois, les responsables municipaux posèrent l'équation en ces termes et conclurent qu'il fallait conserver cinq bachats : Lescure, Bourdouse, la Cambuse, Pré-Biacon, Pré-Dorel. Toujours en place aujourd'hui, ils sont cependant capricieux et ne donnent pas toujours l'eau escomptée. Le promeneur en fait parfois les frais, pas le randonneur avisé qui prendra toujours la précaution d'emporter une gourde d'eau.