Monday, October 23, 2017
Le village du Bessat, le plus haut du Pilat, voisine le col de la Croix de Chaubouret (1201 m). Ce sont des lieux très fréquentés, en été comme en hiver, qui les dimanches en particulier attirent des centaines de touristes avides d'air pur et de grands espaces. Pour ne pas vous limiter aux cafés ou restaurants du Bessat, ou aux commerces ambulants vendant des produits dits de terroir sur le parking du col, voici quelques idées de flâneries pas bêtes dans ce même secteur.

 

LA MADONE, PYRAMIDE NAPOLEONIENNE

Si l'on veut prendre un peu de hauteur pour admirer le paysage, il est facile de monter jusqu'à  la Madone, au sud-est du village, qui à  1246 m d'altitude offre un panorama intéressant. Cet endroit agréable porte sur les cartes le nom curieux de « la Pyramide ». Tel est le nom du monument qui aujourd'hui supporte une statue de la Vierge. Mais le promeneur qui prend la peine de s'intéresser aux plaques apposées sur ce piédestal a la surprise de découvrir que cette pyramide est un monument napoléonien !

En 1811, à  la naissance du fils de l'empereur, divers notables locaux ont voulu commémorer dignement cet événement en érigeant à  la gloire de l'Aiglon une colonne supportant une sphère, elle-même surmontée d'un aigle. Ce monument fut inauguré le 23 juin 1811. Il était situé au centre d'un cercle de 9 m de diamètre matérialisé par 14 arbres. Un second cercle de 26 m de diamètre, également planté de 14 arbres, entourait le premier. Deux allées menaient à  la « Colonne du Roi de Rome » : l'une bordée de 180 arbres, l'autre de 162. L'aménagement paysager était complété par 17 « bancs de gazon ». Ce monument n'eut qu'une vie éphémère, tout comme l'Aiglon à  qui il était dédié : il fut brisé par la foudre en 1815. Et il ne reste pas un seul des 370 arbres plantés pour l'occasion. Seules quelques pierres signalent encore vaguement l'ordonnancement circulaire autour du monument.

En 1856 à  la naissance du fils de Napoléon III, le Bessat, devenu entre temps une commune et non plus un simple hameau de la Valla, décida de commémorer l'événement en élevant un nouveau piédestal en forme de pyramide tronquée (à  l'origine du nom du lieu), porteur cette fois-ci d'une statue de la Vierge, « la Madone du prince impérial ». Celle-ci devait être consacrée à  l'issue d'une grande mission. En raison de difficultés de financement, le projet ne fut mené à  terme qu'en 1862.

Le monument à  la fin du XIXe siècle. On distingue encore l'agencement circulaire autour du piédestal (dessin extrait du livre de Pierre Cros, « Recherches historiques et études agricoles sur la vallée du Janon » tome III, 1898)


La Pyramide et sa Madone sont toujours là , après une restauration réalisée en 1989 à  l'initiative de l'association des « Amitiés internationales napoléoniennes ». Un panneau rappelant l'histoire du monument a également été placé par les soins du Parc Naturel Régional du Pilat.

Maintenant, à  titre d'amusement, ouvrons une carte à  grande échelle de notre région. Nous y constatons la présence d'un seul autre lieu-dit « la Pyramide », sur la commune de Saint-Andéol-le-Château, sur le plateau Mornantais au pied des Monts du Lyonnais. Le hasard bien malicieux a séparé ces deux points d'une distance égale très exactement à  200 fois la hauteur de la grande pyramide de Chéops, en Egypte. Les adeptes de la « géographie sacrée » pourront à  partir de là  reconstituer le diagramme de l'ensemble de cette pyramide, et découvrir quelques hasardeuses curiosités.

Au pied de cette pyramide vivait au début du XXe siècle un ermite nommé Maccabéo. Il habitait dans une cabane construite avec des éléments disparates. Il rendait de menus services, mais vivait surtout de mendicité, et se montrait complaisant avec les touristes. Il se laissant volontiers photographier et on le voit apparaître sur plusieurs cartes postales anciennes, vêtu de sa redingote noire et de son chapeau haut de forme. Il est mort en 1916. Dans les années quatre-vingt-dix, ses descendants ont fait ériger son buste au bas du chemin de la Madone, mais ce monument n'a eu lui aussi qu'une vie éphémère.



La Madone et son ermite Maccabéo (carte postale début XXe siècle)


LE SOUFFLE DU NORD OU DU BOURREAU ?


De la Madone, on peut descendre à  travers pré jusqu'au col de la Croix de Chaubouret, le plus haut de la ligne de crête du Pilat. Le dimanche, l'endroit est aussi fréquenté qu'une grande place en centre-ville ! Mais qui prend encore le temps de jeter un coup d'oeil à  la croix, dont le socle est percé d'une niche grillagée contenant une petite statue de la Vierge ? Et qui se soucie de l'origine du nom « Chaubouret » ? On trouve dans les titres de la chartreuse de Sainte-Croix, au XVe siècle, la mention Chau Borée, ce qui signifie : « cime dénudée ou souffle le vent du nord ». D'autres ont fait remarquer que ce nom s'est écrit aussi à  une époque Chaulborel, soit littéralement « cime dénudée où officie le bourreau » (borel, en vieux français), ce qui désignerait une hauteur portant les gibets ou fourches patibulaires. Le lieu-dit Chaubourelon, en contrebas côté nord, semble confirmer cette version.



La Croix de Chaubouret (carte postale début XXe siècle)


Autrefois, selon les anciens, se situait au col de Chaubouret, que l'on nommait aussi « le Pas du Bessat », une brèche appréhendée de bien loin, un lac perfide et dangereux, qui aurait aussi englouti bon nombre de voyageurs égarés. Il y a bien encore un « lac » en ces lieux, mais ce n'est qu'une modeste mare à  canards ! Pourtant au XIXe siècle son comblement fut l'un des deux grands travaux dont se vantait Joseph Matricon, ancien maire de la Valla-en-Gier dont dépendait alors le hameau du Bessat :

« Dans l'inaccessible Pilat, nous avons fait un chemin de fer.
Nous avons comblé, de l'effroyable Chaubouret, le lac fier. »

Le lac dangereux oublié, le col de Chaubouret sert d'étape à  une course de côte automobile (carte postale début XXe siècle)


LA CROIX DES FOSSES


Un petit tour dans le Grand Bois pour continuer. Oh ! Pas très long, moins de 3 km aller-retour. Du col nous partons plein sud par le chemin passant le long du chalet-restaurant. Puis toujours tout droit sur un bon kilomètre, avant de monter à  gauche par le GR 42. On accède alors à  une clairière ou s'élève la Croix des Fosses, humble calvaire dédié au souvenir des guerres de religion du XVIe siècle. C'est une croix en fer plantée dans un socle en maçonnerie. Le côté face porte la mention « Les Fosses 1562 », gravée sur un écu, le côté pile la date 1925, écrite dans le ciment à  la base de la croix. Cette date-là  est celle de l'érection de la croix, qui a sans doute remplacé un calvaire plus ancien.

Selon une histoire, en grande partie légendaire, en 1562 une escouade de Protestants vint à  Saint-Etienne pour piller les arsenaux. L'armée catholique lui aurait tendu une embuscade au moment où elle regagnait sa base vivaroise. Bien que cela ne soit pas précisé par les témoins de l'époque (un Protestant ayant laissé une narration écrite des évènements) la tradition situe la bataille à  la Croix de Chaubouret. Les Protestants auraient enterré leurs morts à  la Croix des Fosses. Mais le savant Jean du Choul qui visita le Pilat sept ans plus tôt, et en publia la toute première description, disait déjà  qu'une armée avait été ensevelie aux Fosses. En réalité, on voit mal les Huguenots décimés par l'embuscade traîner leurs morts jusqu'aux Fosses.

La croix des Fosses. En médaillon, détail de l'écu


Quant aux Catholiques, ils auraient enterré les leurs au lieu-dit « le Mort », que l'on situe à  la sortie du Bessat côté nord. En fait, « le Mort » doit plutôt se comprendre « le Maure » puisque c'est déjà  le nom d'un crêt tout proche. Tout près de ce crêt, au bord de la route s'élève la sour jumelle de la Croix des Fosses : il s'agit de la Croix de Givet (ou de Civet !), portant elle aussi la date 1562 en hommage à  la fameuse bataille.

Neige au Bessat (/D Ricos)


ET POUR FINIR, UNE FLANERIE DANS LE VILLAGE

Retour au Bessat pour terminer la journée. Il suffit de suivre les balisages du GR 42. Jadis simple hameau, mentionné dès 1365, le Bessat a été érigé en commune en 1831. Son nom semble venir d'un terme gaulois désignant le bouleau. Un bois de bouleaux, ou même un bouleau isolé servant de repère, est sans doute à  l'origine de ce nom. On ne sait pas si on doit prononcer Bé-ssat, Bè-ssat ou Beu-ssat d'un air plus intellectuel (comme le Lu-beu-ron !), c'est selon votre humeur. Pour tout savoir sur le Bessat, il faut lire l'épatante brochure réalisée par Michel Achard, « Le Bessat de A à  Z », où vous apprendrez une foule de détails piquants et instructifs. Par exemple qu'une première chapelle existait déjà  au XVIe siècle, remplacée par une première église en 1829. On la voit sur certaines cartes postales anciennes, puisqu'elle n'a été démolie qu'en 1913. L'église actuelle date de 1920. Saint Claude est le patron de la paroisse. Dans les années cinquante, le Bessat comptait encore deux boucheries, deux boulangeries, une pâtisserie, deux cafés (il y en aurait eu quinze à  une époque !), huit hôtels-restaurants, un bureau de tabac, une cordonnerie. C'était un autre temps ! Heureusement quelques commerces ont survécu, d'autres activités ont vu le jour, et le Bessat reste un village vivant où il fait bon vivre.


Ancienne église du Bessat (dessin de Louis Paret)


A la lettre Z de sa brochure, Michel Achard éclaircit une mention curieuse apparaissant sur les cartes : le Bois de Zobi, au nord de la commune. Au XIXe siècle on écrivait encore « les Obis » ou « les Obits », terme plus clair évoquant l'obit au sens religieux du terme, c'est-à -dire la fondation pour le repos d'un défunt. Peut-être y eut-il en ce lieu un cimetière, au temps des pestes où les morts était enterrés loin du village pour éviter la contagion ? La pertinence de la démonstration a au moins le mérite de donner une explication plausible à  ce terme Zobi qui fait souvent fantasmer les randonneurs !