Thursday, April 02, 2020
DE CHAVANAY A l'ILE DE LA PLATIERE

Balade facile et tranquille, que cette flânerie en bordure du fleuve roi, que nous traverserons ensuite, mais curieusement sans quitter ni le département de la Loire ni le Parc Naturel Régional du Pilat ! Y'a un truc ? Non, une bizarrerie administrative !


Nous quittons Chavanay, bourgade pittoresque et siège d'un marché aux vins renommé qui s'y tient chaque année le deuxième week-end de décembre. Direction le sud et Saint-Pierre-de-Boeuf. Deux choix s'offrent à  nous : en voiture par la Nationale 86, ou à  pied par le chemin agréable qui suit le bord du fleuve. La deuxième solution permet de passer juste en face de la centrale nucléaire de Saint-Alban/Saint-Maurice. On remarque ses deux groupes de bâtiments identiques, chacun abritant un réacteur, protégé par une coiffe de béton. Une cheminée jaune, l'autre bleue, chacune des deux unités est identifiée par une couleur. « Cathédrale de l'apocalypse » pour les uns, équipement indispensable à  notre indépendance énergétique pour les autres, le but de cette flânerie n'est pas de juger.

La centrale nucléaire de Saint-Alban/Saint-Maurice


Nous allons d'ailleurs quitter cette vision pour obliquer à  droite et traverser une zone de vergers et de jardins maraîchers, afin de rejoindre le hameau de la Grande Gorge, sur la N 86. Notre but est la chapelle Saint-Basile qui s'y élève. Elle a remplacé une première chapelle construite au XIIIe siècle et abandonnée faute d'entretien. Mais suite aux épidémies de peste qui décimèrent la région au début du XVIIe siècle, les habitants firent voeu de reconstruire la chapelle, en priant les saints Roch et Basile de les épargner. C'est un petit monument rural tout simple : une sobre façade à  fronton triangulaire, un clocheton en bois avec une croix de fer. Seule singularité : la chapelle est tournée « à  l'envers », l'entrée à  l'est et l'abside vers l'ouest. Peut-être par commodité, la porte étant alors tournée vers la route, mais peut-être aussi pour respecter une vieille coutume régionale. Beaucoup d'églises ou de chapelles de la vallée du Rhône sont orientées à  l'ouest. De doctes érudits prétendent que ces édifices ont remplacé des temples dédiés à  Marcula, la déesse de l'ouest et de la mort.

La chapelle est aujourd'hui uniformément crépie. Pourtant les anciens se souviennent d'avoir vu en façade une fresque représentant saint Basile et saint Roch. Une carte postale du début du XXe siècle en constitue le seul témoignage. Dommage, car les représentations de saint Basile en Occident sont assez rares, ce personnage, natif de Cappadoce, étant surtout honoré par l'Eglise orthodoxe.


La chapelle Saint-Basile (carte postale début XXe siècle).

Remarquez la fresque en façade au-dessus de la porte (médaillon).


Il n'y a pas de gorge au hameau de la Grande Gorge, ni à  celui voisin de la Petite Gorge. Mais lorsqu'ils ne se justifient pas au sens géographique, ces toponymes désignent généralement des lieux où s'écoulait l'eau après avoir fait tourner un moulin. Ces hameaux étant situés chacun sur un ruisseau, l'explication est plausible.

Un peu au sud, dominant la vallée, le coteau est occupé par le Bois Dumas, déformation de « bois du mâle. » Le site était jadis fréquenté par les femmes désireuses d'avoir des enfants. Les mauvaises langues disent que ledit « mâle » était en réalité un ermite renommé pour sa fertilité, qui ne dédaignait pas honorer les femmes venues l' implorer. C'est en méditant sur le sujet que nous retournons au calme du bord du Rhône, pour continuer jusqu'à  Saint-Pierre-de-Boeuf.

VARIANTE PLUS SPORTIVE POUR LES RANDONNEURS


Envie d'un parcours plus accidenté pour la même destination ? Facile, à  Chavanay nous prenons le GR 65, le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle, qui grimpe sur le coteau en passant devant la chapelle du Calvaire. Une construction oubliée, pendant longtemps couverte de ronces, que des passionnés ont patiemment dégagé, débroussaillé, reconstruit pierre par pierre, et qui aujourd'hui offre une pause agréable, et une jolie vue sur le village, dans la rude montée. Ensuite la grimpette se poursuit jusqu'au hameau de la Ribaudy.

Là  le GR redescend pour franchir le ravin de Mornieux, empruntant pour l'occasion une ancienne voie romaine, dont il subsiste en particulier le magnifique gué dallé qui franchissait le ruisseau. Aujourd'hui une passerelle permet de garder les pieds secs. Le chemin, encore dallé par endroits, remonte sur le plateau, offrant une jolie vue sur les sommets du Pilat. Le GR 65 part à  droite en arrivant à  la route, nous allons continuer sur celle-ci puis tourner de suite à  gauche. Au hameau de Morzellas, arrière-fief de Malleval, nous prenons à  droite le chemin qui traverse les vignobles et descend en pente raide sur la vallée, en ménageant de magnifiques points de vue. On rejoint la route nationale au niveau de la distillerie, et de là  le village de Saint-Pierre-de-Boeuf, non sans admirer au passage l'aménagement paysager du rond-point.


Coup d'oeil sur les sommets du Pilat

SAINT PIERRE ET SON BOEUF

Le village doit son nom au primitif « bocius » signifiant « bois », associé au nom du prieuré dédié à  saint Pierre qui s'élevait là , et dont il ne reste rien. Mais une légende vient expliquer ce « boeuf. » On dit que saint Pierre, fuyant les persécutions, descendit depuis Lyon en suivant la rive gauche du Rhône. Sur le point d'être repris par ses poursuivants, il décida de franchir le Rhône pour leur échapper. Entreprise dangereuse, qui aurait pu lui être fatale, si un boeuf ne lui était venu en aide à  cet instant précis. Saint Pierre traversa donc le fleuve sur le dos de ce brave animal.

Saint-Pierre-de-Boeuf étage ses maisons sur le talus surplombant le Rhône. Les bords du fleuve ont considérablement changé, depuis les temps héroà¯ques de la batellerie. Un bras mort, la Lône, utilisé pour les compétitions de joutes, isole une bande de terre aménagée en aire de loisirs, avec plan d'eau, baignade, tables de pique-nique, bruyants canards et discrets castors. Plus loin une rivière artificielle est utilisée pour l'initiation et les compétitions de canoë-kayak. Nous franchissons le mur du barrage pour nous rendre sur la rive opposée du Rhône.


Joutes sur la Lône (carte postale début XXe siècle)

LA LOIRE TRAVERSEE PAR LE RH0NE

Par une singulière bizarrerie administrative, le département de la Loire est le seul de France qui soit traversé par deux fleuves. Par la Loire, c'est évident... Tout le monde sait aussi qu�??il est bordé par le Rhône qui forme l'une de ses limites. Mais sait-on qu'une petite partie du département se situe sur la rive opposée du Rhône ?

Le Rhône est aujourd'hui un fleuve canalisé, endigué, et assagi par tous les grands travaux d'aménagement qui ont modifié le paysage. Mais jadis il coulait selon sa fantaisie, au gré des crues et des sécheresses, à  l'intérieur d'un bassin fluvial pouvant atteindre plus de deux kilomètres de large. Il se formait alors souvent des îles minuscules et éphémères, constituées par des dépôts d'alluvions, qui firent l'objet de procès à  répétition pour en déterminer les propriétaires.

En 1830 le plan cadastral de Saint-Pierre-de-Boeuf recensait les quatre îles situées sur le territoire de la commune, soit du nord au sud : Ile d'Asars, le Claveyron, Grande Traverse, Petite Traverse. Mais au fil du temps le Rhône défit ce qu'il avait créé, et de nouveaux ensablements rattachèrent les îles à  la rive gauche, coté Saint-Maurice-l'Exil. Cependant, ces terres restèrent sur le territoire de Saint-Pierre-de-Boeuf ! Le plan cadastral de 1934 se fait encore le témoin de cette curiosité. Un bac à  traille permettait aux propriétaires de ces parcelles de traverser le Rhône pour aller travailler leurs terres. Il ne fut abandonné qu'au début des années soixante.


Le bac à  traille qui permettait de traverser le Rhône (carte postale début XXe siècle)


Qu'en est-il aujourd'hui ? Le paysage a été complètement bouleversé par la construction du barrage de Saint-Pierre-de-Boeuf, et l'aménagement de la zone de loisirs. Le percement du canal de dérivation a isolé une longue bande de terre, partiellement occupée par la Réserve Naturelle de l'île de la Platière. Mais la bizarrerie administrative persiste cependant, une partie de la commune de Saint-Pierre-de-Boeuf, donc du département de la Loire, étant toujours située sur la rive opposée, sur cette île de la Platière. Accessoirement, c'est aussi le territoire du Parc Naturel Régional du Pilat qui est ainsi traversé par le Rhône !


Sentier sur lîle de la Platière : un petit air de Louisiane ?

Par un sentier balisé, on peut se rendre jusqu'à  l'ancien embarcadère du bac à  traille, permettant de traverser le fleuve au niveau du village d'Arcoules, restauré et pourvu de panneaux didactiques. L'Ile de la Platière, rendue à  la vie sauvage, est dédiée à  l'étude de la nature. Plus au sud, un observatoire est aménagé au bord du Rhône Le silence et la patience sont de rigueur, si l'on veut avoir la chance d'épier diverses espèces d'oiseaux dans leurs milieux naturels. Notre balade s'achèvera sur cet espoir.