Wednesday, July 15, 2020

Pauzioux, Bégusieux et la Font-Ria

Pour cette balade nous allons diriger nos pas vers le carrefour de la Croix du Trève, situé sur la D 501 à  mi-distance entre Planfoy et Saint-Genest-Malifaux, à  l'embranchement de la D 33 qui descend sur La Ricamarie. Nous allons parcourir de vieux chemins muletiers ou d'anciennes routes de diligences, et revivre un passé, pas si lointain, dont la toponymie a gardé le souvenir. Ce carrefour est bien connu des Stéphanois, qui dès les premiers beaux jours viennent volontiers pique-niquer à  l'orée des forêts qui l'entourent, d'un côté le Bois de la Neyranche et de l'autre le Bois Farost.

 

 

Ceux qui s'installent ainsi dans des chaises longues, ou autour d'une table de camping, en regardant passer les nombreuses voitures empruntant ces axes, voient bien qu'une croix de bois monumentale trône au milieu du carrefour, sur un terre-plein triangulaire qui ' chose curieuse de nos jours ' n'a pas encore été aménagé en rond-point. Mais savent-ils que ce nom « Trève », tiré du latin tri vium, désigne précisément un embranchement de trois voies ? Pas sûr, car ce nom est aujourd'hui accommodé à  toutes les sauces, devenant au gré des cartes ou des panneaux routiers, tantôt la Croix de Trêve, de Trèves, du Treyve, etc.

Jeu d'ombres et de lumières dans le Bois de la Neyranche


En réalité, si aujourd'hui ce lieu est toujours un embranchement de trois routes, ces routes-là  ne sont pas les trois voies dont le carrefour a donné naissance au toponyme Croix du Trève, lequel Trivium était déjà  signalé sur un registre en l'an 1423. Les voies anciennes existent encore pourtant, chemins muletiers jadis, elles sont devenues des sentiers de randonnée. Côté nord-ouest, un faisceau de chemins montait depuis Saint-Etienne ou la vallée de l'Ondaine, convergeant en un seul chemin muletier pour se diriger sur le Trève. Là  il se subdivisait en deux directions : côté sud-est vers Bourg-Argental, par la République, côté sud vers Saint-Genest-Malifaux.

Puis les diligences ont remplacé les convois de mulets, il a fallu tracer des routes plus larges. Ainsi est né vers 1830 l'axe routier devenu aujourd'hui la Nationale 82, la « Route bleue » de Paris à  la Méditerranée, traversant le Pilat entre Saint-Etienne et Bourg-Argental, en franchissant le col du Grand Bois ou de la République. La République, d'ailleurs, pourrait bien n'être qu'une déformation de « l'arrêt public » des diligences sur cette route, toujours respecté aujourd'hui par les autocars reliant Saint-Etienne à  Annonay. Pour desservir Saint-Genest-Malifaux et les plateaux de Marlhes ou Jonzieux, les diligences empruntaient à  partir de Bicêtre, au sud de Planfoy, une route que la D 501 actuelle remplace par un tracé ne suivant pas toujours la route d'alors, laquelle est devenue une agréable piste forestière, bien connue des amateurs de champignons.

Promeneurs insouciants sur la route de Saint-Genest, hiver 1907


LA CROIX DE PAUZOUX

Quittons la Croix du Trève par le chemin du nord-ouest, agréable sentier en sous-bois, bien tracé et presque rectiligne. 1 km plus loin nous voici devant une humble croix de bois, à  l'embranchement de deux chemins. C'est une croix récente, réalisée et mise en place par quelques bonnes volontés. La croix ancestrale était aussi en bois, mais fragilisée par un pied moussu et vermoulu elle a fini par s'effondrer, sous l'action du vent ou des hommes, on ne sait trop.

La Croix de Pauzoux actuelle


Le hasard fait bien les choses : voici qu'un promeneur, arrivant en cet instant, nous raconte la petite histoire de la Croix de Pauzoux: « Mon beau-père habite La Palle (un hameau tout proche, 800 m au nord-ouest, à  la lisière du bois) ; grand amoureux de l'histoire locale, il avait l'habitude de se promener avec ma fille aînée Alice dans les bois. Leurs lieux privilégiés étaient la Font du Loup, le pierre Bégusieux, la Font Ria et surtout la Croix de Pauzoux que ma fille alors âgée de 4 ans nommait Pouzoux. Elle avait un intérêt tout particulier pour ce lieu. Mais en 2005 quelle ne fut pas sa déception d'apprendre que quelqu'un ou quelque chose avait enlevé cette croix ! Plus de Pouzoux ! En vacances chez son grand-père pour l'Ascension 2005, ils décidèrent de construire une vulgaire croix de branchage afin que ce lieu ne disparaisse pas des mémoires. Celle-ci perdurera jusqu'en mars 2006 où un certain Jean-Paul Jourgeon, régisseur de la famille Rolland de Pleney, a fabriqué et placé une nouvelle et solide croix de bois à  Pauzoux. Mais cette histoire de disparition me travaillait. Ainsi pour les vacances de Pâques 2006 alors que j'étais sur place en promenade, j'ai été pris d'un étrange élan me conduisant directement de l'autre coté du chemin dans le contrebas en face de la croix. A quelques dizaines de mètres (quand même !) je retrouvai l'ancienne croix dans les ronces. Belle découverte, mais devenue inutile puisque une nouvelle croix avait déjà  pris place. J'ai donc charrié cette croix jusqu'à  la Palle, ce qui fut assez facile mais cette démarche, la croix sur l'épaule, m'a rappelé une autre histoire, vieille de 2000 ans. Nous l'avons donc réemployée au grand bonheur de mes enfants et elle est devenue la Croix de la Palle. »

La croix ancienne retrouvée


Le promeneur sympathique, et décidément peu avare d'explications, nous fait observer que Pauzoux est un patronyme que l'on rencontrait dans le secteur au XVIIe siècle. Il viendrait de Piosou, « petite puce », un mot bien connu des Stéphanois pour désigner le plus petit des enfants d'une famille, ou quelqu'un de petite taille. La croix initiale était peut-être le résultat d'un voeu d'une personne ainsi nommée. Mais de nouveaux promeneurs, nous rejoignant, nous donnent une autre explication : « ici se rassemblaient les chemins montant des vallées, ici aussi se terminaient les rudes côtes permettant de se hisser sur ce plateau à  plus de mille mètres d'altitude. Quoi de plus normal donc, que les équipages marquassent une pause sur ce replat, d'où le nom de Pauzoux, hérité du patois local, donné au lieu où ils prenaient ce repos mérité. » La thèse est fort savante et agrémentée d'un imparfait du subjonctif ! Après tout, notre « Piosou » aussi s'arrêtait peut-être ici pour souffler. Par le chemin de gauche nous pourrions rejoindre La Ricamarie, par celui de droite Saint-Etienne. Mais revenons au Trève.



La vieille Croix de Pauzoux restaurée et réemployée


LA PIERRE BEGUSIEUX

Nous prenons cette fois la piste qui se dirige vers Planfoy, que nous quittons rapidement par un sentier plein nord. Celui-ci oblique ensuite sur la gauche, et grimpe vers le sommet de la colline, à  1098 m d'altitude. Là  une grande pierre marque ce point culminant, roche plus ou moins parallélépipédique qui sert aussi de limite de parcelles. C'est la Pierre Bégusieux, et la terminaison en ieux du nom trahit une probable origine gallo-romaine, ce devait être le domaine d'un nommé Begusius. Seulement nous sommes ici dans le royaume des croyances populaires. Ce roc porte aussi le nom de Pierre du Mendiant. Jadis il était de tradition d'y laisser quelques piécettes à  l'intention des pauvres. « C'est un dolmen couché », affirment aussi des promeneurs rencontrés au coin du bois. Sauf qu'on ne comprend pas très bien comment cette pierre pourrait former un dolmen si elle était « debout ». D'autant qu'elle est naturelle cette roche, elle émerge du sol, simplement. Mais les explications scientifiques des géologues sont balayées par un argument imparable : « vous voyez cette tranchée, qui part du rocher et se dirige, toute droite, vers le tréfonds des bois ? Eh bien c'est la trace laissée par la pierre lorsqu'un géant la traîna sur le sol pour venir la planter ici ! » La tranchée n'est qu'un modeste layon limite de parcelle, mais il est trop banal, on l'a passé par la moulinette de l'imaginaire collectif. Alors c'est en rêvant au géant Bégusius, de type gargantuesque sans doute, qui aurait hanté les lieux pour faire peur au mendiant et récupérer le magot, que nous revenons vers le carrefour...

La Pierre Bégusieux


LA FONT-RIA, OU L'ENIGME DES SOURCES QUI PARLENT


La source de la Font-Ria est juste à  coté du carrefour de la Croix du Trève. Elle n'apparaît sur aucune carte. Tout un réseau de chemins parcourt la forêt, le plus simple est de descendre depuis le carrefour par la route de la Ricamarie (D. 33), pénétrer ensuite dans le bois à  gauche juste après le panneau de signalisation, et poursuivre sur 200 m. La source d'eau claire est un peu en dessous à  droite, elle coule entre deux rangées de pierres, certaines sont taillées et même gravées d'inscriptions.

Le premier texte parlant de la Font-Ria date de 1623. C'est un poème intitulé Antiquitez du lieu de Saint-Genez de Malifaut, écrit par un certain Louis Jacquemin. Des nymphes apparaissent à  l'auteur, autour de cette source, et lui racontent l'histoire antique du lieu, récit mêlant le souvenir d'une bataille ancestrale à  des explications toponymiques pour le moins ébouriffantes. Le poème fut bien vite oublié, et son auteur aussi, seule une rue à  Saint-Genest-Malifaux perpétuant son souvenir. Quant à  la source, il n'en resta que des bribes de souvenirs dans la mémoire des habitants, d'où naquirent bon nombre d'histoires et de légendes. En 1876 un érudit, M. Charles Guilhaume, retrouva poème et source, et communiqua le résultat de ses recherches à  la Diana en 1895. Il avait relevé d'étranges inscriptions au bord du ruisseau, et signalait l'appartenance possible de la Font-Ria « à  la famille des sources sacrées ». Mais les légendes ont la vie dure. Ne parlait-on pas d'une source d'eau glacée « qui tue celui qui en boit », ou d'inscriptions « d'une écriture et d'une langue inconnues, dont on ne peut savoir le sens ». Le Bois Farost gardait ses mystères...

En 1918 un jeune étudiant agacé par toutes ces rumeurs voulut en avoir le coeur net. Défrichant les bois il découvrit, non sans peine, la fontaine bordée de deux dalles gravées, porteuses d'inscriptions non pas en langue inconnue mais en français, guère compréhensibles cependant :



JEGLACEDE
PEVR
ENPERDANT
MASOEVR

CARLONME
CARESSE
LORSQVELLE
MELAISSE



Ce jeune étudiant, c'était le futur père mariste Jean Granger, professeur de lettres, passionné d'archéologie et correspondant des Antiquités Historiques du Ministère des Affaires Culturelles. On lui doit de nombreuses découvertes tant dans le Pilat que dans le Forez, en particulier sur l'aqueduc du Gier. Les années passèrent... En 1935 furent prises les premières photographies des inscriptions, et dans les années 60 le père Granger découvrit à  proximité un fragment d'une autre inscription, une pierre cassée portant seulement ces lettres :

LE C
AP
MC
V

C'est lors des recherches menées pour retrouver d'autres fragments de cette pierre, que furent mis à  jour de très nombreux éclats de silex taillés, prouvant une occupation des lieux dès la préhistoire, mais aussi des tessons de poterie de l'époque celtique ou gallo-romaine. Parallèlement, en 1967 Mme Denise Peillon, professeur de dessin à  Saint-Etienne, découvrait elle aussi de nombreux silex près de la Font-Ria. Leur examen attentif permit de déterminer qu'ils provenaient sans nul doute d'un atelier de taille installé en ce lieu.

C'est au cours de toutes ces recherches sur le terrain que fut découverte aussi, à  quelques mètres de la Font-Ria, une deuxième source qui présentait la particularité d'être intermittente, se tarissant dès les premiers froids pour couler à  nouveau à  l'arrivée des beaux jours... C'était donc cela, la fameuse « soeur » évoquée par les inscriptions. Elles devenaient par l'occasion un peu plus claires.

Au terme d'un travail digne de Sherlock Holmes, le père Granger réussissait à  découvrir l'auteur des vers gravés, qui n'était autre que Louis Jacquemin à  qui l'on doit le poème de 1623. Dans la foulée, le père Granger réussissait aussi, à  force de déduction, à  reconstituer les mots manquants du fragment, et à  retrouver son emplacement le plus logique.

Inauguration de la source restaurée en 1971 (photo père Granger)


Le 14 mai 1971, aidé d'un maçon, il restaura la source et ses dalles gravées, utilisant le ciment pour compléter la pierre cassée. La Font-Ria nous livra enfin son poème complet :



LE COVLAGE
ARRESTE
MON ONDE
VOVS RESTE

JEGLACEDE
PEVR
ENPERDANT
MASOEVR
(Le JE n'est plus visible aujourd'hui)

CARLONME
CARESSE
LORSQVELLE
MELAISSE



Dès lors tout est clair... Ce sont les sources qui « parlent » et qui s'adressent au visiteur. La première dit : « le coulage (l'écoulement) arrête, mon onde vous reste », c'est la source intermittente. La seconde répond : « je glace (je gèle) de peur en perdant ma soeur, car l'on me caresse lorsqu'elle me laisse ». Pour pouvoir « caresser » l'eau de la source, il faut effectivement qu'elle soit gelée, ce qui ne se produit qu'en hiver, au moment où sa soeur cesse de couler. Malheureusement, cette source intermittente est tarie de nos jours...

Le fragment d'origine et sa reconstitution, accompagnée d'explications sommaires


En juillet 1971 le père Granger publia à  ses frais un petit opuscule de 62 pages, au tirage limité de 370 exemplaires numérotés : Deux sources qui parlent ' l'énigme de la Font-Ria. Le père Granger est mort en 1983, à  l'âge de 81 ans, au terme d'une vie consacré à  sa foi, à  l'éducation des enfants, et à  l'archéologie.