Wednesday, December 01, 2021
Ce hameau est à  2 km au nord de Pélussin, sur la D 19 conduisant à  Chuyer. Ses maisons anciennes, à  l'architecture traditionnelle du Pélussinois, s'adossent au coteau qui les protège du vent du nord, et s'ouvrent vers le sud. L'exposition est parfaite, et l'ensoleillement garanti. Avec le doux climat de Pélussin, on se croirait presque en Provence, il n'y manque que le chant des cigales. La Guintranie est un très vieux hameau, déjà  cité en 1375 dans un terrier de Virieu. Son nom terminé en ie indique un toponyme forgé à  partir d'un nom de famille : ce fut sans doute un domaine appartenant à  une famille Guintran. De la même manière, deux hameaux voisins évoquent les familles qui jadis possédaient ces domaines : la Guillaumade pour famille Guillaume, la Bonnetarie pour la famille Bonnet.

 

LA CROIX DE PESTE

Au carrefour de la Guintranie se dresse une croix qui remplaça une borne milliaire romaine. Nous sommes ici sur le passage de l'ancienne voie romaine de Condrieu à  Pélussin. C'est un haut monument, dont le croisillon se dresse à  plus de 3 m de hauteur. Il porte sur le dé une date que l'on déchiffre probablement comme étant l'année 1602. Le croisillon se remarque à  cause des protubérances dont il est orné : ils symbolisent les bubons de la peste, fléau qui s'abattit sur Pélussin à  cette époque et tua une bonne partie de ses habitants. Les bubons sont classiques des croix de peste. Les personnes atteintes de la terrible maladie se hissaient sur la croix pour s'y frotter et espérer guérir par la grâce d'une intervention divine, mais la plupart du temps ils ne faisaient que déposer sur la croix des purulences porteuses du virus. Quand on sait que dans le même temps les bien-portants faisaient la même chose à  titre préventif, on comprend qu'au lieu de protéger les fidèles, les croix de peste furent au contraire un vecteur de transmission de l'épidémie.

La Guintranie au printemps

La croix de la Guintranie


LA VOIE ROMAINE ET LE MOULIN


Quittons la Guintranie par le chemin en descente qui s'amorce sous la croix. Il se transforme très rapidement en une magnifique « pavière », c'est-à -dire un chemin pavé qui n'est autre qu'un très beau vestige de la voie romaine, entre deux murettes de pierres sèches. On remarque encore par endroits la trace du fossé à  droite, et des petits bancs sont aménagés dans la murette de gauche, pour souffler un peu dans la côte assez rude (pour ceux qui la prenaient dans l'autre sens). Une vue magnifique se dégage sur les sommets du Pilat : Pic des Trois Dents, Crêt de l'Oeillon, Chaux de Toureyre, Chirat-Rochat.

La voie romaine sous la Guintranie, et le hameau du Moulin


Au bas de la descente agréable, on rejoint le Moulin, hameau bien nommé construit non loin d'un ancien moulin, dont on remarque encore le bief qui lui amenait les eaux de la Valencize. La voie romaine franchissait ce ruisseau, sans doute par un pont qui a dû être remplacé par le pont actuel. A proximité, s'élève une autre croix, bien modeste celle-là , en bois et assez mal en point. Mais elle est plantée au sommet d'un appareillage de pierres taillées, qui contraste avec la discrétion de la croix. Une pierre plate, qui a pu servir d'autel, ou tout au moins a été utilisée pour déposer des offrandes, est enchâssée dans un socle en U, couronné par des pierres en arc de cercle, dont le dé supportant la croix. On imagine toute une dévotion autour de ce petit monument rural.

La croix du Moulin


Le pont passé, voici à  droite un chemin herbeux qui est l'ancienne voie romaine. Elle remonte en direction de la D 19, et le chemin semble s'arrêter là . En réalité la voie romaine se poursuivait en direction du Mas, on en devine le tracé par une haie, entre deux champs, qui doit encore recouvrir ses vénérables pavés. On la retrouve un peu plus haut, dans le bosquet sous Vaubertrand, où elle croisait la voie de Saint-Chamond à  Pélussin. A ce carrefour, le voyageur gallo-romain venant de Condrieu avait donc le choix entre plusieurs directions : à  gauche Pélussin, qu'il atteignait très rapidement, à  droite Saint-Chamond par le col de la Croix de Montvieux, tout droit Doizieu par le Collet du même nom. Ce carrefour n'existe plus, mais quelques dizaines de mètres plus haut on voit encore l'endroit où la voie ferrée de la « Galoche » croisait la voie romaine, ce qui était sans doute peu banal.


LE PONT DU MAS ET LES CARRI�?RES DE MEULES

Restons pour ce qui nous concerne sur cette D 19 atteinte par l'ancienne voie, et tournons à  droite en direction du Pont du Mas, par lequel la route franchit la Valencize. Mais avant d'y arriver, nous allons descendre à  droite dans le pré, pour franchir le ruisseau par l'ancien Pont du Mas, toujours en place entre les arbres. Il est probable que ce vieux pont est celui du chemin muletier qui abandonna le tracé de la voie romaine, jugée trop pentue, pour un profil de terrain moins accidenté suivant davantage les courbes de niveau. Le pont franchi, nous voici dans un pré où émergent quelques pierres grises, les amateurs de pendules et de géobiologie vous en diraient long sur les vertus énergétiques qu'ils leur prêtent. Après tout pourquoi pas, nous négligeons sans doute aujourd'hui bien des curiosités que nous offre la nature. Un chemin s'amorce au bout du pré, il va nous ramener vers la petite route de la Guintranie.

Le vieux pont du Mas


Mais dans l'immédiat nous tournons à  gauche, pour accéder quelques mètres plus loin à  la D 19. Là , dans le pré de l'autre côté de la départementale, une roche paraît avoir été « entamée » comme une molette de beurre. Elle présente quatre traces d'enlèvement de meules, dont une horizontale, très nettement marquée, souvent remplie d'une eau saumâtre. A proximité on voyait encore il y a une vingtaine d'années une meule intacte, jamais détachée de son socle de pierre. J'en ai publié une photo dans mon Guide du Pilat et du Jarez, la brochure n° 12 consacrée à  Pélussin. Elle a disparu peu après cette publication.

Trace d'enlèvement de meule, roche près du Pont du Mas


Reprenons la route de la Guintranie. Peu après s'amorce à  droite un chemin, souvent boueux hélas, descendant sur le Moulin. Avant d'arriver à  ce hameau, à  gauche dans un pré, une autre belle ancienne carrière de meules nous attend. Il y en avait beaucoup dans tout ce secteur. Déjà  en 1202 un texte signale que les carriers devaient une redevance au prieuré de Saint-Julien-en-Jarez, propriétaire des lieux semble-t-il, pour chaque meule enlevée. Du Moulin nous remontons sur la Guintranie.


CHEZ JUDY, SES CROIX ET SES PIERRES

Le long des maisons du hameau, un sentier herbeux permet de remonter sur la D 19. On remarque au passage à  gauche un beau mur de pierres appareillées, soutenant une terrasse de culture. La route franchie, nous poursuivons par le chemin en face. La vue se dégage et permet d'admirer le panorama sur les sommets du Pilat.

Panorama sur le Pilat depuis les hauteurs de la Guintranie


Dans un bosquet à  droite, plusieurs pierres arrondies offrent des silhouettes curieuses, voire des bassins ou traces de meules. Puis nous arrivons au hameau de Judy, ou « Chez Judy », où nous croisons le sentier Béatrice de Roussillon. Inutile de préciser que la fondatrice de la chartreuse de Sainte-Croix-en-Jarez n'est jamais venue par ici, ce sentier marque en fait la continuation jusqu'au Rhône du sentier historique de Châteauneuf à  Sainte-Croix. Il date de l'époque où le Parc Naturel Régional du Pilat privilégiait les grands sentiers en ligne traversant le Pilat, avant d'arriver plus raisonnablement à  la création de sentiers en boucle. Une croix modeste en fer s'élève au carrefour, bien cachée par les ramures de quelques arbustes. Les géobiologues considèrent que ses branches se terminent par des « éclateurs », ornements en forme de panelle (feuille de peuplier) ou d'as de pique, permettant la dispersion correcte des énergies.

Une autre trace d'enlèvement de meule, près de la Guintranie


Poursuivant toujours notre chemin, en direction du hameau de Mazanon, nous voici devant une croix de fer bordant le chemin. Elle présente la particularité d'être ornée d'une ancre de marine, attachée par une chaîne. Certes le Rhône, et ses mariniers, n'est pas si loin, mais cette croix à  l'ancre interpelle tout de même le promeneur qui la découvre. En fait l'ancre de marine est le symbole, un peu oublié, de l'espérance, l'une des trois vertus théologales. Pour le chrétien, l'âme après la mort de l'enveloppe terrestre embarque sur un navire qui jettera l'ancre sur les terres de la vie éternelle. Le symbole, sans doute bien intellectuel, est un peu oublié aujourd'hui, mais on le rencontre encore fréquemment dans de vieux cimetières, d'où provient certainement cette croix qui ne doit rien aux mariniers du Rhône.

croix de marine (avec sa chaîne) ornant la base de la croix


Plus loin après les maisons de Mazanon, un bosquet à  droite abrite bien des roches creusées de cupules ou bassins. Le lieu est paisible, et invite à  marquer une pause. C'est l'heure d'un pique-nique champêtre et rustique, seulement troublé par le chant des oiseaux et le doux bruit du vent dans les branches.