Thursday, December 02, 2021
Malleval est un lieu magique chargé d'histoire. C'est tout le charme pittoresque du style Renaissance de la fin du XVIe siècle que le village nous offre aujourd'hui, avec par exemple la Petite Sorbonne, la Maison des Prébendes, ou l'étonnante Maison de la Gabelle. La balade amène invariablement le promeneur à  s'arrêter quelques minutes, dans la ruelle montante longeant cet ancien grenier à  sel, devant la maison dite « du pendu ». Ce petit bâtiment, dont le nom véritable (et curieux) est Maison du Beffroi, est pourtant plus modeste que les autres demeures remarquables de la cité, mais la curiosité, et la réputation légendaire du lieu, suffisent à  retenir les passants. Deux énigmes s'offrent alors à  leur sagacité, celle des ossements et celle du médaillon. Vont-elles enfin être résolues ?

La célèbre Maison de la Gabelle, et au fond la Maison du Pendu


L'ENIGME DES OSSEMENTS

Pourquoi ce nom « Maison du Pendu » ? Il suffit de lever la tête pour obtenir une partie de la réponse. Au-dessus de la porte, quatre os grisâtres plantés dans la maçonnerie de la façade, dominent les visiteurs et les interpellent : s'agirait-il de tibias humains ? Une croyance populaire affirme : « On plantait dans les murs des maisons les ossements des pendus pour attirer l'attention des passants ! ». Des pendus, il y en eut certes à  Malleval, et plus d'un, à  l'époque où ses seigneurs avaient le droit de haute justice. Le lieu des exécutions était situé à  l'entrée des gorges du Batalon, en contrebas du château de Volan, sur une éminence rocheuse dominant la vallée du Rhône. Les condamnés étaient amenés à  pied depuis la prison de Malleval, et tout au long du chemin champêtre ils avaient le loisir de contempler une dernière fois la nature et d'implorer la clémence divine. Aujourd'hui, le sentier pédestre de Volan suit cet itinéraire. On voit encore le rocher taillé en forme de cube, sur lequel était fixée la potence, que des crampons de fer arrimaient solidement à  la pierre grâce à  quatre petites perforations latérales. Autrefois on trouvait en ce lieu une plante qui ne pousse dit-on qu'au pied des gibets. Il s'agit d'une variété d'anémone pulsatille d'un noir violacé, dite « larmes des pendus ». Mais des prélèvements sauvages et répétés ont fini par la faire disparaître.



Façade de la Maison du Pendu


Attendait-on que les corps des suppliciés fussent décharnés, dévorés par les oiseaux charognards alors qu'ils se balançaient aux quatre vents, pour récupérer leurs ossements et les planter dans les façades des maisons ? On dit encore que ces restes macabres auraient été placés là  pour effrayer et faire fuir les voyageurs, au temps où Malleval était occupé par des brigands. Mais tout a une fin, même les croyances populaires ! On sait aujourd'hui, grâce aux analyses effectuées en 1994 par le Laboratoire Européen d'Anthropologie, que les os de la Maison du Pendu proviennent d'extrémités de membres de chevaux, plus exactement des doigts de pieds, métatarse ou métacarpe. D'ailleurs Malleval n'est pas un cas unique, par exemple des ossements identiques sont visibles à  Pélussin, sous la halle, dans le mur coté est, et même dans le pays lyonnais à  Saint-Maurice-sur-Dargoire. Sans doute s'agit-il d'une tradition architecturale dont la finalité semble avoir été pour le moins oubliée.

Détails de la façade : le linteau, le médaillon, les os (signalés par les flèches)


L'ENIGME DU MEDAILLON

L'autre élément décoratif de cette maison est un médaillon censé représenter un monogramme de la Vierge. On y a vu en effet l'entrelacement des lettres A et M, initiales de la formule AVE MARIA, mais cette explication ne tient pas compte des autres éléments composant l'inscription, deux demi-cercles opposés et deux « queues » aux pointes du A et du M supposés. Diverses solutions ont été proposées. Sans préjuger d'un lien réellement tangible, on peut observer que les éléments du médaillon correspondent aux emblèmes formant le collier porté par les membres de l'ordre chevaleresque de Sainte Madeleine. « Jean Chesnel, gentilhomme breton, proposa l'institution de cet ordre au roi Louis XIII, en l'année 1614 », nous dit le volume « Armes et art héraldique » de l'Encyclopédie Diderot. Il était destiné à  empêcher les duels et les querelles parmi la noblesse; et, à  l'exemple de sainte Madeleine, "parfait modele de pénitence", faire revenir les jeunes gentilhommes de leurs égaremens et les conduire à  la vertu. Il avait pour devise l'amour de Dieu est pacifique.

Le médaillon



Ce même ouvrage nous en détaille les éléments : « Le collier est composé d'M, lamda & d'A représentant les noms de sainte Madeleine, du roi & de la reine, Louis et Anne enchaînés & entrelacés de doubles coeurs clêchés, traversés de dards croisés. »

Le collier est donc composé d'une alternance de deux symboles.


Le premier est formé d'une lettre M pour Madeleine, de deux lettres grecques Lambda (équivalent au L latin), pour Louis XIII, l'une d'elles étant inversée (tête en bas), et d'une lettre A pour son épouse Anne d'Autriche, les trois lettres étant superposées. On peut ajouter que si les L sont des Lambda grecs, le M et le A doivent être aussi des lettres grecques, en l'occurrence un Mu et un Alpha, dont la graphie en grec est identique à  celle du latin.

Le second est composé de deux coeurs tête-bêche et « clêchés » c'est-à -dire entrecroisés, et percés d'un dard, également nommés lacs -d'amour. Ils symbolisent à  la fois les coeurs unis de Louis et Anne et l'amour divin frappant le coeur de l'homme avec la soudaineté d'une flèche.

Dans le collier de l'ordre de Sainte Madeleine ces symboles sont alternés, mais si on les superpose on remarque que l'on obtient un tracé identique à  celui du médaillon.

Superposition de tous les éléments


En 1622 le roi Louis XIII et Anne d'Autriche séjournèrent à  Condrieu pour y recruter des mariniers, la cour devant se rendre au siège de Montpellier. Peut-on imaginer qu'ils aient à  cette occasion créé une « section locale » de l'ordre de Sainte Madeleine ? Evidemment rien ne permet de l'affirmer, de même que l'on ne peut affirmer qu'il y ait eu un quelconque rapport entre le médaillon et cet ordre de chevalerie, même si la coà¯ncidence est troublante. De plus les petits symboles non identifiés, placés au-dessus et en dessous du symbole central du médaillon, résistent à  toute interprétation et ne paraissent pas offrir de rapport avec les emblèmes de l'ordre de Sainte Madeleine.

L'autre question qui se pose est celle-ci : y a-t-il un rapport entre le médaillon et les ossements ? Ou ceux-ci ont-ils été plantés dans la façade à  une autre époque ? On peut voir sur le linteau de la porte la date 1828 ; cette pierre est sans doute un linteau de cheminée récupéré, cette partie-là  au moins de la façade a dû être refaite au XIXe siècle.

La Maison du Pendu conservera malgré tout une part de mystère...