Thursday, August 06, 2020

Notre promenade nous emmènera le long de la rivière, des confins des Monts du Forez jusqu'au fleuve Loire, de Gumières jusqu'à Boisset-les-Montrond.

 

La Mare serpente notre Forez sur environ 45 km avec un dénivelé plutôt important :  elle naît à 1200 mètres d'altitude, pour mourir à 350 mètres. Ce dénivelé est évidemment irrégulier : la rivière dévale dans son parcours montagneux plus de 800 mètres en moins de 30 km, quand elle n'en avale qu'une trentaine de mètres dans sa dernière tranche de 15 km.

Mais penchons-nous d'abord sur son nom, qui a longtemps fluctué jusqu'à se fixer tardivement. Le dictionnaire topographique de la Loire, composé par des historiens foréziens, nous est évidemment d'une grande aide. Ainsi la plus vieille mention connue de la rivière date de 1269, au lieu-dit le Pont sur la commune de Soleymieux : Aqua d'Alson.

On retrouve un nom vaguement proche un peu plus bas, en jouant sur les prononciations et interprétations écrites souvent variables du latin médiéval : Aqua d'Auion, cette fois en 1287, à Sury le Comtal.

Une distinction va pourtant apparaître, et qui persistera jusqu'au XVIIIe siècle : pendant une longue période, après que le nom de la rivière eut alterné entre les dénominations de Dojon, Oion ou encore Dauion, elle prit une nouvelle appellation à partir de Sury. Dès lors, se distinguait le nom d'Ozon ou Auzon en amont de Sury, puis de Lamar en aval jusqu'à la Loire (ou parfois Matre). Finalement le second se conserva, pour évoluer au fil de l'histoire jusqu'à adopter, peut-être pas définitivement, celui de Mare sur toute la longueur du cours d'eau.

Ces anciens noms ne se perdent pas dans l'histoire et sont encore présents aujourd'hui, entraînant une certaine confusion : un petit ruisseau nommé Ozon rejoint la Mare à Sury le Comtal, quand un autre, cette fois-ci écrit Auzon, la rejoint tout près de sa source à 1140 mètres d'altitude.
 
Cette différenciation des noms pour le même cours d'eau était autrefois courante, à une époque où les sociétés étaient davantage liées à leur territoire, et où les connaissances n'étaient pas encore uniformisées, même à des échelles si réduites. L'écart entre les deux termes peut aussi s'expliquer par l'importante différence de nature entre l'amont, où la rivière dévale rapidement la pente, et l'aval, où elle sinue lentement jusqu'à la Loire. Alors pourquoi Auzon ? Le bulletin Village de Forez d'avril 1999 l'explique par l'analogie avec le mot ajonc, et donc à la forte présence de cette espèce végétale dans ses eaux.

Pour certains auteurs, le nom de Mare viendrait du mot mère (en patois : mar). L'hypothèse est appuyée par l'expression aqua matre au XIVe siècle (soit eau mère). Expliquons-nous : au XIe siècle, un long bief (on prononcera bié ou biè) est creusé à partir de notre rivière en amont de Sury afin d'alimenter en eau les douves du château, sur sa rive droite : le Béal. Avec l'implantation de maisons autour du château et du bief, ce dernier gagne en importance. Notre Aujon étant la source de ce bief, il détient l'eau originelle du Béal, autrement dit l'eau mère. On a retrouvé le même phénomène avec le Furan à Saint-Étienne.

Mais revenons à la source de la Mare, qui est justement notre point de départ. Nous sommes alors à la limite entre les départements de la Loire et du Puy de Dôme, entre les communes de Gumières et de Saint-Clément-de-Valorgue. Plus précisément, il nous faut aller au lieu-dit de Verdine, quelques centaines de mètres à l'écart d'une petite route reliant Saint-Jean-Soleymieux à Gumières par le biais de petits hameaux. Autant dire qu'on n'y croise pas grand monde, excepté quelques ramasseurs de champignons (c'est la période).

La voie empruntée est davantage un chemin forestier où quelques engins s'activent, de temps à autre, à exploiter les bois des alentours. Après 500 mètres, nous voilà dans une sorte de grande clairière, faite de mousse et d'une végétation basse, encerclée par les pins. Une tourbière ? Un petit cours d'eau de quelques dizaines de centimètres apparaît sous la végétation à l'orée du bois : c'est la Mare. La chance est avec nous et si le sol est encore humide des derniers jours pluvieux, le temps est clair et ensoleillé. La jonction avec son premier affluent d'importance, l'Auzon, se fait peu après. Les deux ruisseaux encerclent en fait un petit plateau baptisé les Marais. En dépit de son éloignement, le lieu fait de temps en temps l'actualité régionale, avec ses annonces et ses déboires… Deux projets de parc éolien, l'un sur Saint-Clément-de-Valorgues, l'autre sur Gumières, doivent enserrer le plateau.

 
Les Marais. On distingue la crevasse que forme le petit ruisseau dans la moitié basse de la photo

Ne nous y trompons pas : nous ne sommes pas ici à la source exacte mais à une distance suffisamment importante pour que le ruisseau soit un minimum important et repérable. Cette source exacte existe d'ailleurs difficilement : dans le cas de la Mare il ne s'agît que d'un lieu approximatif, changeant suivant le temps, où se rejoignent peu à peu quelques filets d'eau ruisselante.

Nous suivons le cours d'eau pour arriver, à moins de 1000 mètres d'altitude cette fois dans les fameuses cascades du Saut du Diable. Nous sommes alors tout proche du lieu-dit du Moulin ; c'est l'occasion de parler de cette activité aujourd'hui disparue. Le bulletin Village de Forez précédemment cité aborde justement ces derniers, autrefois nombreux entre Gumières et Saint-Marcellin. Il faut dire que le lieu s'y prête : la population y est plutôt dense ainsi que les activités agricoles, et surtout le dénivelé est important. Ainsi sont relevés une centaine d'ateliers vivant de la force hydraulique, Soleymieux en comportant la part la plus importante. Ce sont majoritairement des moulins à farine bien sûr, mais aussi de nombreux pressoirs à colza et autres mailleries (pour battre le chanvre). Suivent quelques scieries, martinets, forges, et autres activités semi-industrielles isolées. Rien de comparable au Furan dans le travail du fer bien sûr.


 
Le bâtiment abritant l'ancien moulin est toujours debout depuis son siècle passé (il a été construit en 1854). Surnommé moulin du Curtil, il est aujourd'hui le premier bâtiment riverain de la Mare, et est accolé à son premier pont. Un autre moulin existait en amont, celui de la Sauvetat ; il n'en reste rien.
 
De nombreuses ruines de moulins survivent encore dans le fond du vallon, perdues dans les bois, à l'écart des hameaux. Le cahier de Village de Forez en fait le long inventaire ainsi que le nom de leurs propriétaires passés : MM. Faure, Basset, Béalem…

Notre prochaine étape passe par le château du Rousset sur la commune de Margerie-Chantagret. Le Groupe de recherches archéologiques de la Loire (GRAL) nous en fait une description : construit sur une petite élévation rocheuse dans un coude de la Mare, sa construction s'échelonne du XIIIe et au XVIIIe siècle, au gré de nombreuses modifications. Il côtoie aujourd'hui une ancienne ferme, construite plus ou moins en continuité mais toujours le long du vallon, surplombant d'une dizaine de mètres la rivière. En se rapprochant du vieux château, les ruines sont effectivement complexes. Les voûtes, les salles et les escaliers se succèdent sans ordre apparent. La diversité des ouvertures exprime la longue occupation du château et de ses aménagements successifs ; et évidemment les préoccupations de l'époque, de défense au Moyen-Âge et sous les Guerres de religion, de plaisance pour la période la plus récente… On retrouve ainsi des archères (ou meurtrières), des fenêtres minces à meneaux de même que des fenêtres pleines et larges, les plus tardives. Un petit bâtiment plus récent se détache de l'ensemble et accole en contrebas à la rivière. Une porte tient toujours la garde. Serait-ce l'ancien moulin qu'évoquait Village de Forez ?

Nous voilà un peu plus loin au hameau du Pont, commune de Soleymieux. On y trouve le fameux pont romain, qui est en fait davantage un pont roman, donc du Moyen Âge, qu'un pont antique. Il a néanmoins été construit au-dessus d'un ancien gué romain qu'empruntait la voie Bolène. L'ouvrage (actuel ?) est cité en 1269 sous le nom de pont de Cruzille. On distinguait alors la Haute-Cruzille (aujourd'hui la Cruzille, proche du bourg de Saint-Jean) et la Cruzille (aujourd'hui le Pont).


 
Ce lieu de passage qui a traversé les siècles est aujourd'hui jugé comme un site historique majeur de l'implantation humaine jusqu'au Moyen Âge, en lieu et place du bourg actuel de Soleymieux. Plus près de nous s'y sont développées de nombreuses activités artisanales et semi-industrielles autour de la rivière, et notamment dans la petite métallurgie. Cette histoire s'est terminée dans l'après-guerre.

Après le lieu-dit des Barges (les berges ?), la rivière plonge dans un large vallon boisé. Sur près de 6 km, à l'écart des hameaux, les activités humaines semblent presque inexistantes. Les nombreux moulins qui y fonctionnaient il y a plus d'un siècle n'ont jamais entraîné d'installations importantes. Ils ont aujourd'hui tous disparus, et au mieux leurs ruines côtoient les ronces et les orties. Restent encore les noms de lieux sur la carte IGN : Moulin du Lac, Moulin de la Grave.

On arrive alors à un nouveau pont, encore plus fameux que le précédent : le Pont du Diable de Saint-Marcellin, ou plutôt Pont de Vérines voire Pont Peyrard tel qu'il a longtemps été désigné depuis sa construction au XIVe siècle.

Sur un panneau d'information, un auteur anonyme écrit :
" Je hantais l'esprit des gens à cause du sermon du dimanche qui expliquait : " Saint Guillaume construisit un pont que je détruisais toutes les nuits ; Le Saint par vengeance, me jeta à l'eau : depuis cette eau en est noire. Pour marquer leur mépris, les pèlerins me lançaient des pierres, car ils me croyaient empoisonné dans un gouffre. "

Construit en deux arches inégales, il fascine par son allure biscornue et sa faiblesse apparente en son point le plus haut.

Il interroge aussi par sa hauteur et sa largeur, qui semblent largement surestimer les capacités de la Mare. Doit-on y voir une précaution pour l'avenir, en cas de grandes crues qui mettraient à mal la base des piles ? Le lieu de sa construction semble aujourd'hui étrange, alors que la route goudronnée passe à la perpendiculaire en suivant la rivière, et que plus aucun chemin ne semble se relier au pont aujourd'hui. Du côté nord, donc de la route, l'ouvrage fait directement face à un flanc escarpé du vallon. On remarquera plusieurs canaux de dérivation bien aménagés et débouchant autour du pont.

Un peu plus loin, nous arrivons près de l'usine de traitement des eaux de Saint-Marcellin. Si les moulins ont disparu et que les rapports à la rivière se sont amoindries, elle reste toujours une source d'eau potable importante, après tout de même un petit traitement. Tout près, deux piles, l'une en pierre et bien fatiguée des siècles passés, l'autre plus récente se font face : un ancien pont ? Il est en tout cas indiqué sur la carte d'État-major établie au milieu du XIXe siècle.

Petite curiosité en chemin : un aqueduc du canal du Forez enjambe la Mare afin de ne pas trop perturber l'hydrographie locale Le Béal, le petit bief que nous évoquions plus haut, prend sa source peu après. Jacques Clavier le décrit précisément, signe de l'importance qu'a eu ce petit cours d'eau dans l'histoire de Sury. On a déjà rappelé qu'il alimentait les douves du château défensif. Mais plus que ça, il a servi de source d'approvisionnement en eau pour différents usages à tout le bourg suryquois pendant des siècles. Il est aujourd'hui recouvert, l'opération ayant été effectuée au XXe siècle : hygiénisme et aisance de circulation obligent. Ses fossés et ses réserves d'eau ont été ensevelis, ses lavoirs détruits. Plus loin, il alimentait aussi quelques moulins jusqu'aux lieux-dits actuels de la Séauve et d'Azieu. S'il a de nos jours presque disparu de la vie suryquoise, il irrigue toujours quelques jardins.

La suite du parcours est un peu plus terne. Le trajet est lent et la rivière semble perdre en importance dans l'histoire des Hommes. Si les ponts et les gués sont nombreux, les habitations se tiennent semble-t-il à distance de la rivière, alors que celles-ci la côtoyaient au plus près dans la montagne. Doit-on y voir une importance moindre accordée au cours d'eau dans l'histoire, ou plutôt une méfiance quant à ses possibles crues, davantage destructrices en plaine ? On repère toutefois quelques biefs sur son long, alimentant un hypothétique moulin aujourd'hui disparu ou remodelé. La rivière semble même alimenter quelques étangs, comme celui de la Sauzée. À moins que ce ne soit le contraire.

C'est une Mare toujours paisible que nous retrouvons à Boisset-lès-Montrond, peu avant la fin de son parcours. On aperçoit encore le moulin de Boisset, disposé sur le long bief de Meaux au sud du bourg, peu avant ses retrouvailles avec la Mare. Le moulin n'a cessé de fonctionner qu'en 1977.
 


Il nous faut longer ses berges jusqu'à la Loire pour parvenir à la petite confluence, à quelques centaines de mètres au sud de l'ancien pont ferroviaire. Celle-ci se fait tranquillement, ses eaux se mêlent lentement à celles de la Loire, et s'emportant peu à peu dans le courant du fleuve, bien plus rapide.

À notre vue, un héron s'envole. L'époque ne se prête pas à la présence d'une faune importante : peu de canards et autres oiseaux d'eau qui ont déjà migré. Quant au milieu, celui-ci est particulier, fait de minces berges boisées (la ripisylve) et de nombreuses îles et îlots que la Loire enserre, régulièrement submergées dans les périodes de crues. Loin du spectacle des chutes de Gumières et de Saint-Marcellin, le clap de fin de la Mare se fait délicatement, dans la douceur. Pour ses eaux, le petit périple ne fait que commencer. L'océan est encore loin.

Bibliographie :

J. Clavier, Sury-le-Comtal devant son histoire, 2004.
J.-E. Dufour, Dictionnaire topographique de la Loire, 1946.
Village de Forez, Boisset-lès-Montrond, deux siècles de petite histoire, 2000
Village de Forez, La vallée des moulins, en suivant la Mare de Gumières à Saint-Marcellin-en-Forez, 1999
J.-E. Dufour dans la revue Romania,La rivière d'Ojon autrement la Mare, 1932.