Thursday, September 24, 2020
" De tous temps, le Pilat a eu le privilège d'attirer les amis de la nature,
les touristes et les curieux."

Etienne Mulsant, Souvenirs du Mont Pilat

 

Cette balade va nous mener au coeur du massif du Pilat, dans la vallée du Couzon. Une promenade de 15 km à  la découverte en particulier, des mystérieuses roches de Marlin, le village de Jurieux et la Chartreuse de Sainte-Croix. L'itinéraire que nous suivons est celui indiqué en page 24 du livre Les plus belles balades autour de Saint-Etienne. Publié en 1996 (ce qui commence à  dater un peu ), illustré de photos et fourmillant de données sur la faune, la flore, les traditions et le patrimoine, il propose une quarantaine de parcours en Forez. Nous utilisons aussi le très précieux guide Gallimard consacré au Parc naturel régional du Pilat. Illustré de dessins et photos, il montre les nombreuses facettes du massif, de l'habitat à  la géologie, de l'industrie au patrimoine paysager.

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Nous prenons donc la direction du barrage de Couzon, à  30 minutes de Saint-Etienne via Rive de Gier. C'est en suivant la D 30 que nous arrivons au barrage, le plus ancien du Pilat et un des premiers de France. Achevé en 1811, d'une capacité aujourd'hui de 1 450 000 mètres-cube d'eau, c'est un barrage de type « poids en terre » d'un mur central de 6, 80 mètres d'épaisseur et de 50 mètres de longueur. De part et d'autre de l'édifice, de la terre assure la solidité de l'ouvrage : 10 mètres de haut en amont (c'est à  dire du côté de la retenue d'eau du Couzon) et 33 mètres de haut en aval. Il fut construit à  l'initiative de Compagnie du canal de Givors pour permettre ainsi l'alimentation en eau du canal entre Rive-de-Gier et Givors permettant le transport fluvial du charbon, lequel canal fut achevé en 1839 au prix de travaux titanesques (40 écluses, un barrage et de nombreux ponts). Rappelons pour mémoire que le gouffre d'Enfer, un barrage de type « poids en maçonnerie » (le plus ancien de France dans sa catégorie), fut achevé sous le second Empire.
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Pour débuter notre marche, nous revenons sur nos pas sur la D 30 sur une centaine de mètres et prenons le premier chemin qui se présente à  droite, dans le virage. D'autres sentiers suivent le parcours en sens inverse, il faut alors traverser le barrage. Affrontant courageusement les ronces, nous rejoignons un autre sentier, plus hospitalier, balisé en jaune et blanc. Pendant plus d'une heure, l'itinéraire fait alterner les sous-bois feuillus et les expositions au soleil. On remarque parfois des ruches et, plus souvent, les murets en schiste caractéristiques. Quand le chemin s'élève, le panorama est magnifique: d'un côté le barrage de Couzon, de l'autre toute la vallée du Gier et ses industries. Plus haut, on distingue bien les nombreux villages aux flancs des côteaux : Génilac, Saint-Joseph, Saint-Martin-la-Plaine...
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Nous traversons le hameau « Le ballet » où le chemin devient route pour un bref instant et continuons en direction des grandes terres de Couzelon puis vers la Croix de Crème dont le nom est peut-être une contraction de « carême ». Nous marchons désormais à  près de 600 mètres d'altitude dans la lande brûlée par le soleil. La première vraie étape de notre balade a lieu quelques km plus haut aux roches de Marlin (ou Merlin) non loin du hameau du bout du monde du même nom. Celui de l'enchanteur des romans bretons.
La lande du Jarez, une étendue de nard raide brûlée par le soleil. Peu appréciée du bétail, cette graminée colonise et colorise facilement les pelouses de montagne.

Ici, nous sortons de notre sac un troisième petit guide, Les roches de Merlin, légendaire sentinelles du Pilat de Patrick Berlier. Cet auteur a beaucoup écrit sur le Pilat, ses légendes, ses traditions, ses pierres folles et ses chapelles. A le lire, il apparaît que ce site est l'un des plus importants sites mégalithiques du Pilat, et certainement le plus mystérieux. Les roches dominent toute la vallée, perchées sur une colline et éparpillées au milieu de la lande et les pins. La vue est magnifique et le décor sauvage. La plupart des roches sont marquées par de petites cavités de taille variable (des cupules) et parfois (la roche en « u ») de sorte de rigoles. Si les cupules ont été marqués par la main de l'homme, ces derniers appartenaient à  une civilisation antérieure à  celle des Celtes, la même peut-être qui éleva les dolmens et les menhirs.
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La "Pierre qui chante", aurez-vous le courage de la regardez dans les yeux ?

De toutes ces roches, la plus célèbre par son aspect est la « pierre qui chante » (version populaire et sans doute la première), nommée aussi « pierre du diable » (version de l'Eglise). C'est une grosse pierre oblongue de 4 mètres de long qui a été posée en équilibre sur un rocher et calée avec des pierres de soutien. Elle ressemble à  l'aiguille d'une boussole pointant vers l'horizon. Une légende s'attache à  son second nom : le diable transporta lui-même la pierre sur son dos pour venir la déposer en ce lieu. Quant à  son nom premier, il rappelle l'enchantement, l'ensorcellement. On retrouve Merlin. L'auteur nous dit en outre que deux dolmens existaient autrefois sur le site, dont il resterait quelques vestiges.
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Nous quittons ce lieu envoûtant et nous prenons le chemin de Jurieux. Il traverse une pinède où nous pouvons différencier deux espèces de pin noir : celle des pins Laricio de Corse (aiguilles souples regroupées en bout de rameaux) et celle des pins noirs d'Autriche (aiguilles plus rigides et plus courtes). Le village de Jurieux se distingue d'abord par ses vieilles fermes en appareillage de pierre, base de la construction traditionnelle.
 
Ci-dessous: la ferme traditionnelle du Jarez est facilement identifiable. De part et d'autre de la cour centrale dans laquelle on accède par un portail de bois, on trouve deux longs volumes symétriques. En général, l'un sert d'habitation et l'autre de bâtiment agricole. Au fond, un autre bâtiment perpendiculaire donne à  l'ensemble un aspect rectangulaire.
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Son autre atout est la chapelle romane bâtie au début du XIIIe siècle dans laquelle l'office religieux était célébré par les pères chartreux de Sainte-Croix, toute proche. Malheureusement nous n'avons pas eu le plaisir de la visiter car il faut demander la clé à  un habitant, lequel était absent. La chapelle a un clocher carré et un petit porche en bois précède l'entrée. Autrefois crépie, elle a retrouvé de nos jours son cachet d'origine. Patrick Berlier nous indique dans un autre livret consacré à  Sainte-Croix qu'elle renferme une statue étonnante, celle de saint Etienne portant un caillou rouge sur la tête (Etienne fut lapidé et on retrouve les pierres sur le blason de Saint-Etienne, au bout des bras des trois croix) mais aussi celle de saint Laurent, accompagné du grill. Un tableau représente sainte Brigitte de Suède. L'auteur nous indique qu'il faut voir plus loin que les apparences et penser à  Brigid, une déesse-mère des anciens Celtes, la Minerve des Romains. 

Quelques centaines de mètres en continuant la route, un virage nous offre une vue plongeante sur le superbe village de Sainte-Croix-en-Jarez, le seul de France et de Navarre installé dans les murs d'un ancien monastère, au confluent du Couzon et du Boissieu. On y accède en longeant le cimetière et en passant sur un petit pont de pierre surnommé « la planche à  cul ». Nous voici dans les lieux. Sur un mur, dans la ruelle de l'église, le blason de Sainte-Croix : « d'Azur (bleu) à  la croix dentelée d'argent (blanche), cantonnée au 1er et 4ème d'une fleur de lys d'or (jaune) et au 2ème et au 2ème et 3ème d'une étoile d'or. » La croix dentelée qui semble brûler rappelle le miracle à  l'origine de la fondation de la chartreuse. En effet, c'est une croix scintillant dans le ciel qui, en 1280 conduisit Béatrix de Roussillon en ces lieux qui lui appartenaient et qu' elle offrit à  l'ordre monastique fondé par saint Bruno pour y élever une Chartreuse. Béatrix était native de la famille de La Tour, branche de La Tour du Pin en Dauphiné. Elle était la soeur d'Humbert de La Tour, Dauphin du Viennois, c'est à dire comte de Vienne. On retrouve la croix de la Chartreuse à  l'entrée principale surmontée bien plus haut par l'emblème de l'ordre : le globe terrestre surmonté d'une croix entourée de sept étoiles. Celles-ci évoquent le souvenir de saint Bruno et ses six compagnons. Le globe à  la croix rappelle la devise de l'ordre : « Le monde tourne mais la croix reste. » On retrouve le globe et la croix dans la forme des nombreuses meurtrières de la façade sud.
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Dans la ruelle (ou le corridor) reliant « la cour des Frères » à  la 2ème cour, celle " des Pères ", une plaque nous indique qu'ici est né en 1854 Monseigneur Paul Marie Reynaud, évêque de Fussulan et vicaire apostolique de Ning Po en Chine, décédé en 1926. Dans « la cour des Frères », on remarquera un calvaire de grande taille. De chaque côté de la croix en acier se dressent deux lances dont une porte fichée sur sa pointe l'éponge évoquée dans la Passion.
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Nous entrons maintenant dans l'église, parfaitement bien entretenue, à  la fois riche et dépouillée. Au dessus de nos têtes, trois tableaux. Le plus grand au centre représente le martyr de saint Sébastien, percé de flèches. Il est surmonté du blason de Sainte-Croix en couleur mais les lys et les étoiles sont ici d'argent. M. Berlier se serait-il planté dans sa description héraldique du blason citée plus haut ? Ce tableau est classé, il est identique à  celui réalisé par Montegna (un Italien) au XVe siècle pour la Chartreuse d'Aigueperse en Auvergne et qui est gardé au Louvre. De chaque côté, on peut voir saint Charles Borromée en prière (tableau du XVIIe) et saint Bruno (tableau du XVIIe).
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L'église est remarquable aussi pour les stalles gothiques du XVe siècle en bois sculpté et ses miséricordes ou « drôleries », des visages représentant les péchés et les démons. Les accoudoirs sont ornés de petites sculptures d'animaux ou de visages de paysans du Pilat. Enfin dans une chapelle latérale, une chasse-reliquaire contient les os de sainte Félicie.
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Il y a bien d'autres belles choses à  voir dans cette célèbre chartreuse, les têtes grimaçantes de l'ancienne cuisine, les fresques en couleur... Mais pour l'heure nous allons boire un coup avant de nous remettre en marche. Il s'agit maintenant de prendre le chemin du hameau de Seyoux et de poursuivre vers le barrage. A l'arrivée notre marche a duré près de sept heures, en prenant notre temps.
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Merci de votre attention et n'oubliez pas:
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