Monday, December 05, 2022

A l'entrée de la salle, une brochure sur la résistance palestinienne est distribuée aux spectateurs. Des gamins, pendant la pause, distribuent des coupons pour envoyer de l'argent à  des associations de soutien. "SOS Gaza" s'affiche sur l'un d'eux en lettres de sang. Un vendeur invite à  acheter "Muhammad, le dernier Prophète", le 1er long-métrage d'animation consacré à  Mahomet, largement inspiré du graphisme des superproductions Disney. Une buvette est à  disposition avec boissons et pâtisseries orientales. Le public, très majoritairement jeune, s'est déplacé en nombre. Et ce dimanche 3 mai, dans la salle Jeanne d'Arc (Saint-Etienne) il ne restait pas beaucoup de sièges libres quand Tariq Ramadan est monté sur l'estrade.

Il était invité par l'association Al Qalam. Suisse de nationalité, égyptien d'origine, universitaire, musulman de religion et  "islamiste light" de réputation, pour les plus nuancés au rang desquels on ne compte pas les lecteurs de Charlie Hebdo, il fut un temps très médiatisé. Il s'est fait assez rare sur les plateaux de télévision. Dans les universités françaises aussi où, dit-il, il n'est plus entré depuis huit ans. L'accès aux salles, dans les villes de France, pour tenir ses conférences, deviendrait aussi problématique. "C'est attristant pour l'état de la pensé et des libertés", a-t-il déclaré en préambule à  sa conférence qui avait pour thème l'ouverture aux autres. L'ouverture aux autres serait selon lui un des enjeux de la post-intégration. Mais ça n'a pas pas l'air d'être la préoccupation principale de tous. "Vous ne vous intéressez plus qu'à  l'argent", a-t-il lancé  un moment à  son auditoire.

Etonnant Tariq Ramadan, qui évoque la souffrance de Rimbaud; qui illustre ses propos, reformulés souvent, mais assez identiques dans le fond, de mimiques et de traits d'humour. Son monologue aura duré plus d'une heure trente, d'une voix égale au début, sans être monocorde, comme un murmure parfois mais qui s'élève quand il veut bousculer son public, entrecoupé de versets en arabe et des formules d' usage, et de temps à  autre d'un "vous me suivez ?" qui semble avoir émoustillé une de mes voisines.

Il a débuté avec l'amour et l'humilité. "Jamais mon amour ne réduit ton coeur. C'est comme ça qu'on aime vraiment les gens. Même ses enfants. Si l'amour que vous portez à  vos enfants réduit le coeur de vos enfants à  votre amour, c'est que vous êtes des parents arrogants." L'Humilité: "Tu dois avoir l'humilité de celui qui pense qu'il est en route vers la Vérité." L'humilité du dernier, puisque Mahomet est dans la perspective musulmane le Sceau des Prophètes et que le message délivré clôt les révélations antérieures. Le contraire de l'esprit dogmatique qui serait de penser qu'on possède la vérité et que tous les autres sont dans le mensonge. Puisque "c'est la vérité qui nous [les Musulmans] possède" mais que les chemins se distinguent: "Il y a d'autres personnes qui sont dans le bien. Il faut apprendre à  regarder le mal en toi et que tu regardes l'athée, ou le Chrétien, le Juif, l'Hindou et que tu vois le bien en lui. Parce que le bien en lui que tu vois peut devenir du bien en toi."


D'où la diversité, voulue par Dieu, parce que "quand les êtres humains ont le pouvoir absolu, ils deviennent corrompus." Et d'ajouter à  propos du pouvoir, quel qu'il soit: "avoir du pouvoir et rester humble est un vrai challenge." De cette diversité qui porte en elle le risque de conflit, naît aussi "l'exigence de la connaissance". La connaissance des autres s'entend dans une sorte de compétition pour le bien qui dépasse le simple respect. "Chercher sa vérité et se connaître les uns les autres", a répété l'orateur, invitant son auditoire à  apprendre à  écouter et à  observer, comme un don qu'il faut gagner.

"Il ne faut pas les écouter pour les convaincre [les autres] mais pour  les comprendre", comprendre l'Amour des Chrétiens, apprendre de la compassion des Bouddhistes. Puisqu'il n'y a pas de liberté dans l'ignorance, il faut se cultiver en étudiant, l'Histoire notamment, qui est, à  son sens, "une vraie école de l'humilité". S'enrichir par exemple de la volonté de Sartre qui avait refusé le Prix Nobel. Ne pas fermer ses fenêtres, ne pas boucher l'horizon, a-t-il recommandé, pointant  le mauvais exemple de certains mouvements islamiques qui tirent sur tout ce qui n'est pas eux, qui passent leur journée à  essayer de montrer que les autres ont tort et qui font un Islam asséché. Tout en reconnaissant chez eux, dans leur différence, et pour l'unité de la Oumma, leur apport à  la connaissance de sa religion. L'importance des textes par exemple, mais qui "ne sont rien sans la connaissance des hommes".