Wednesday, July 15, 2020
Samedi 18 juin 2016 sera inaugurée à  Saint-Etienne (14h Châteaucreux) la place Lucien Neuwirth.

(Brève publiée en 2013) Lucien Neuwirth s'est éteint dans la nuit de lundi à  mardi à  l'âge de 89 ans. Figure historique de notre département, il avait répondu à  l'appel de De Gaulle. Il fut conseiller municipal de Saint-Etienne, adjoint au maire, député (1962 - 1981) puis sénateur (1983 - 2001) et président du Conseil général (1979-1994). Il a notamment fait voter, il y a maintenant près de 45 ans, la loi libéralisant la contraception. Ce qui lui avait valu, de la part de ses détracteurs, le surnom d"'immaculée contraception". Le président du Conseil général, Bernard Bonne, écrit s'incliner devant cet "exceptionnel serviteur de la Loire et de la France".
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Du peloton d'exécution à  la dignité de Grand Officier

Page publiée en janvier 2008 dont le titre emprunte à  l'ouvrage écrit par Lucien Neuwirth: Du fournil au peloton d'exécution (1993). Les images qui l'illustrent sont extraites du film d'André Picon, tourné en 1997 (les films du Hibou).

Le décret du 7 mai 2007, dans les derniers jours du mandat présidentiel de Jacques Chirac, a élevé Lucien Neuwirth à  la dignité de Grand Officier de l'Ordre National du Mérite. L'ancien député et sénateur de la Loire, questeur de l'Assemblée nationale et Président du Conseil général, plus accessoirement adjoint au maire de Saint-Etienne de 1953 à  1965, a été décoré par le président de la République, le 21 janvier 2008, en remerciement de 67 ans de services civils et militaires.

Cette décoration marque les 40 ans du vote de la fameuse loi sur la contraception, dite "Loi Neuwirth", à  laquelle nous avons consacré un petit article.  Mais cette nouvelle reconnaissance de la France distingue aussi l'homme qui, dès 16 ans, s'engagea aux côtés du général de Gaulle.  "Lucien Neuwirth est l'un des très rares hommes politiques ligériens à  entrer vivant dans l'Histoire de notre pays", note dans un communiqué le sénateur maire Michel Thiollière qui tient à  lui exprimer, avec tous les membres du conseil municipal et ses collègues de Saint-Etienne métropole, ses félicitations et sa reconnaissance.
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Les premiers résistants, il n'en reste plus beaucoup. Lucien Neuwirth est l'un d'entre eux. De son engagement, quand il n'était encore qu'un matru, il garde de nombreux souvenirs dont cette vieille dédicace sur une photo. Elle est signée Charles de Gaulle:  "A Lucien Louis Neuwirth, en témoignage pour hier, en cordiale confiance pour demain". D'autres sont moins plaisants. "Je n'avais pas été élevé pour tuer ", disait-il à  Jean Andersson dans le film d'André Picon, tourné  en 1997 à  la Jasserie. Lui-même est un miraculé. Les SAS auxquels il appartenait ne bénéficiaient en effet d'aucune mansuétude de la part des Allemands. Bien que portant l'uniforme, les SAS faits prisonniers, sur ordre express d'Hitler, étaient systématiquement passés par les armes. En 1945, aux Pays Bas, le Stéphanois est pris avec quelques compagnons et fusillé. De la petite monnaie dans ses poches - une histoire à  peine croyable - bloque le coup de grâce !

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En 1998, Lucien Neuwirth (aujourd'hui âgé de 85 ans) a raconté à  Georges-Marc Benamou, dans son ouvrage "C'était un temps déraisonnable, les premiers résistants racontent" comment il a entendu l'appel du 18 juin et gagné Londres:

" Lucien Neuwirth, comment devient'on un résistant à  seize ans? C'est étonnant, un engagement aussi immédiat et si jeune ?

En 1940, je passe mes vacances dans une petite commune de Haute Loire à  Yssingeaux. Le 17, avec ma mère, nous écoutons à  la radio le discours de Pétain annonçant l'armistice dans l'honneur, la dignité, etc.  C'est la première fois de ma vie que j'ai vu pleurer ma mère. Elle était, pourtant, une maîtresse femme, une dure. Cela m'a impressionné.

Le lendemain, 18 juin, je bricole ma radio, un poste en ronce de noyer, comme ceux qu'on trouve maintenant chez les brocanteurs. Je tombe par hasard sur Londres; c'était la bande des trente et un mètres, çà  je ne l'ai pas oublié; un type parle français, quelqu'un que je connais pas. Il explique que cette guerre est mondiale, que l'empire est intact, qu'il faut continuer le combat. C'était de Gaulle bien sûr, je n'avais jamais entendu parler de lui. Pour l'adolescent choqué par sa mère en larmes, ce discours coule de source. Je suis un enfant de la laà¯que. Je fais partie de cette génération  à  laquelle les instituteurs apprennent que la France est un pays de cent millions d'habitants sur lequel le soleil ne se couche jamais. Ce qui est vrai à  l'époque (...).  Comme les gamins de mon âge, je m'interroge: La France ne peut pas disparaître ainsi !(...)

Je m'enthousiasme et ma mère aussi. Ce jour là , elle s'est dressée, pâle, blanche, elle m'a saisi par le poignet: ' Lucien, il a raison! C'est lui qu'il faut suivre! !Mon sort était scellé.

Aussitôt - j'ai seize ans - j'explique avec fougue à  mon père:

-  Je dois rejoindre le général de Gaulle à  Londres ! Sa réaction est plus mesurée que ma mère:
- Ecoute, le maréchal Pétain est un patriote, le vainqueur de Verdun. Attends de voir.
-Non, non, je veux partir en Angleterre.
-Et comment?
- Je peux prendre la moto. !
Mon père, un fanatique de moto, avait une cinq cents centimètres cubes (...)

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- Tu plaisantes ! Les Allemands sont déjà  à  la frontière espagnole. Ensuite, comment vas tu quitter le pays ? L'Angleterre est une île. Où vas tu trouver un bateau? Tu vas aller en Bretagne et voler une barque!?!

Mon père se moque gentiment de moi. Je n'ai donc pas eu gain de cause. Pour la plupart des anciens combattants français de la guerre de 14-18, Pétain est un mythe. Ma mère ne partage pas cette opinion; question de culture je pense. Dans sa vieille famille stéphanoise et de la Haute Loire, les Blachon, ceux qui produisaient du blé, une tradition patriote perdurait.  Rentré à  Saint Etienne, je commence à  ameuter mes camarades. Je leur explique qu'il faut écouter la BBC, qu'il y a des Français à  Londres, importants, qu'il faut rejoindre. Un petit groupe d'amis alors s'est constitué.

Au début, ce n'est qu'un petit cercle de lycéens. Comment s'élargit-il ? Comment rejoint-il la Résistance ?

La chance... Dans le grand journal de Saint Etienne, La Tribune, nous lisons un article, un commentaire quotidien appelé "Minute", signé Toc, où le journaliste - Jean Nocher - attaque ouvertement Vichy et les Allemands. La censure à  ses débuts l'a laissé passer. Nous nous sommes dit que ce journaliste partageait nos idées.

Nous lui avons écrit une lettre, non signée,  pour le lui dire. Le lendemain, dans son article, il a ajouté un post-scriptum:  " Je demande aux jeunes qui m'ont écrit de venir me voir ! " Je suis monté à  son journal, mes copains m'attendent au bistrot d'en bas. Au moment où je pénètre dans les bureaux, je croise un homme petit qui portait des bottes de cheval à  lacets, cela m'a frappé. Il me questionne:
- Qu'est ce que tu cherches petit ?
-Je cherche le journaliste qui écrit "Minute".
- C'est moi. Pourquoi ?
- Parce que je suis l'auteur de la lettre.
- Ah, c'est toi, entre donc !

Je lui explique tout depuis le début. Il ouvre la porte de communication de son bureau, et là  on tombe dans la salle de rédaction avec une grande table ronde autour de laquelle les journalistes travaillaient. Et il leur lance: "Je vous l'avais bien dit: Pétain est foutu ! La jeunesse est avec nous !" Je ne suis pas ravi, on commence à  se méfier. Avec Jean Nocher, on commence à  constituer un premier groupe de résistance. Il y en a si peu en 1940. Il s'agit de réseaux spontanés, portés par un espoir et, au début, isolés, sans lien avec Londres.

(...)

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Comment entrez-vous en contact avec Londres ? Ce n'était pas facile...

Un agent de liaison nous a joints à  travers Franc-Tireur. Un jour, il est venu à  Saint-Etienne. Je me trouve dans le bureau de Nocher. Il nous dit: "Voilà , je représente le général de Gaulle! Nous l'avons accueilli comme le Messie..."

Vous êtes arrêté en novembre 1942. Pourquoi ? Comment ?


Moi, ils sont venus me chercher un samedi matin, de bonne heure. A la suite des arrestations qui avaient eu lieu à  Lyon, la police a su que je connaissais les personnes appréhendées. Il est huit heures à  peu près, je suis sur le point de prendre mon petit déjeuner. Ma mère ouvre la porte. Immédiatement, elle comprend qu'elle a affaire avec des types de la Secrète, des inspecteurs en civil; à  l'époque on les appelle la Secrète. Que voulez-vous ? !Ils connaissent ma mère, elle bénéficie d'une bonne réputation à  Saint Etienne.

Le patron de la Sûreté (un salopard fusillé à  la Libération) souhaite interroger votre fils. - Comment ? Mais mon fils est mineur ! !Et voilà  qu'elle les rembarre. Ils insistent: ' Oui mais enfin, il faut qu'il vienne avec nous!!Elle se défend: ' Il n'a pas déjeuné, asseyez-vous, et puis toi, tu manges ! !Le petit déjeuner n'est pas bien descendu!Finalement, ils m'emmènent. Dans la rue, mon oncle, un forain, un des frères de ma mère, nous croise.

En passant à  côté d'eux, il leur lance: "Salauds !" Alors, un des policiers dit: "J'en ai marre ! Maintenant on arrête les gamins ! Je ne marche plus. !L'autre lui répond: Tais-toi !" Quand je suis arrivé au commissariat central, situé sous les marches de l'hôtel de ville de Saint Etienne, on me conduit devant le chef de la Sûreté. Je le regarde en face. Pour moi, c'est l'ennemi. Tout le monde le connaît. ' Tu as de la chance, je dois partir, je ne peux pas m'occuper de toi maintenant. Mais lundi, à  huit heures, vous m'amenez ce petit salopard. En attendant, en taule ! !Ils me placent en garde à  vue, dans une sorte de cage. En y entrant, j'entends : 'Lulu, que fais-tu là  ?!!Devant moi, une brave vendeuse des quatre-saisons, surnommée la Madeleine. De temps en temps elle prenait sa cuite et elle était ramenée là . Son char des quatre-saisons stationnait en bas de chez nous. Elle m'avait vu naître. Je lui explique: "Je n'aime pas les Allemands, c'est peut-être pour cela qu'on m'a foutu là ." Les policiers tapent le carton de l'autre côté des grilles. Elle s'est mise à  les engueuler : " Comment  !Vous n'avez pas honte ! Bande de fumiers !" Elle avait un langage fleuri " Vous arrêtez les gamins maintenant! Qu'est-ce que c'est que ça !" Les autres : " Madeleine, arrête un peu!"

Mais elle continue. A la fin, un des flics a été chercher les inspecteurs pour leur dire que Madeleine faisait du foin. Voyant cela, ils m'ont dit: "Ecoute, tu vas rentrer chez toi, et lundi matin, à  7h30, tu reviens." J'ai dit d'accord et j'ai filé. Je suis rentré à  la maison. Ma mère apprenant ce qui s'était passé a compris quand je lui ai dit: "Je crois qu'il faut que je parte. Ils m'attendent lundi matin."

Que vous reprochent les flics qui vous interrogent ?

Participation à  des mouvements de résistance, publication de journaux clandestins, bris de vitrines!Nos hommes avaient été arrêtés et je risque la taule ou la déportation.

Comment expliquer qu'ils vous relâchent avec de tels chefs d'inculpation ?

J'étais jeune. C'est peut-être ça. Ils ont cru que je reviendrais lundi matin, quoique ! L'un des policiers n'était pas fou, devait bien savoir que j'allais tirer ma révérence. J'ai eu une chance inouà¯e. Les premières chaînes d'évasion des pilotes alliés fonctionnaient. On les faisait partir par Andorre. J'ai donc pris le train pour Toulouse et essayé de passer à  Andorre. Les Allemands n'occupaient pas encore la zone libre, c'était juste avant le 11 novembre. A Avignon, je vois monter des aviateurs de la base d'Orange. L'un d'entre eux avait une petite croix de Lorraine à  sa montre. J'ai engagé la conversation :

" Tiens, j'ai la même chez moi.
- Ah oui. Allons fumer une cigarette"

Dans le couloir, il m'a demandé ce qui m'arrivait. "Je me taille parce que !- Où vas-tu ? - A Andorre, je vais essayer de passer la frontière. - Tu es fou, à  Andorre, c'est complètement bouclé. - Merde, qu'est-ce que je vais faire ? " Ma belle-mère est à  Saint Girons (Ariège), elle est femme de chambre à  l'Hôtel de France et elle travaille pour la Résistance. Va la voir, je vais te donner un mot, elle te planquera et te fera passer. On passe facilement dans l'Ariège. - Mais comment va-t-on à  Saint Girons ? - Tu descends à  Toulouse, il y a un car pour Saint Girons."

Je suis donc arrivé à  l'Hôtel de France de Saint Girons. J'ai vu cette brave femme qui s'est étonnée de ma jeunesse. Elle m'envoie au chef de la Résistance, Maurice Plaisant, qui m'a aidé: ' On a un passage mercredi, tu iras avec les autres.!Le passeur fut aussi un autre type merveilleux !

(...)

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En Angleterre:

Je rêvais d'être pilote de chasse. J'avais fait du planeur. J'ai passé la visite de la Royal Air Force, les fauteuils tournants, les examens de toute sorte. A la fin le major m'annonce: " C'est bon on va t'envoyer au Canada. -Que voulez vous que j'aille faire au Canada ? - Ton entraînement. - Cela va durer combien de temps ? - Un an, quatorze mois !- Ah non ! Je ne marche pas. Je veux faire le débarquement !! A partir du moment où j'arrivais en Angleterre, fatalement, le débarquement devait avoir lieu tout de suite (sourire) Le major me regarde et éclate de rire: " Tu veux arriver avant tout le monde ! - Je veux me battre. - Si tu veux te battre, tu n'as qu'à  t'engager dans les parachutistes, tu es sûr d'arriver avant tout le monde...."

C'est ainsi que je me suis engagé dans les parachutistes, au "Special Air Service"

Neuwirth nous raconte la naissance savoureuse (et peu connue) du SAS qui existe encore de nos jours et constitue l' élite de l'armée anglaise:

A l'origine cette unité est française. De Gaulle en effet refusa toujours catégoriquement que ses soldats combattent dans des unités étrangères (en particulier anglaises, ndlr). Il décide de la création d'une unité parachutiste. En Libye, le colonel Sterling qui dirige des commandos luttant contre Rommel l' apprend et souhaite intégrer cette unité dans sa troupe de choc. De Gaulle se rendant à  Beyrouth en 41, Sterling parle de son projet au  général Auchinleck qui le met en garde: " De Gaulle va te foutre à  la porte !"

Il y va quand même, demande audience auprès de de Gaulle et est reçu. Sterling lui expose son idée.  Comment !? Les Français servent dans des unités françaises ! Il n'en est pas question. !

Sterling, furieux lance: " Il est aussi emmerdant que les officiers anglais de mon état-major!" Par chance, de Gaulle qui à  l'époque tente de progresser en Anglais le comprend: " - Quoi ? Vous n'êtes pas Anglais ? " - Non mon général, je suis écossais et pendant trois siècles ma famille s'est battue aux côtés des Français. - Ah bon! Asseyez vous!"

Le SAS devint de la sorte la seule unité française à  combattre dans une unité britannique.