Friday, September 24, 2021
LE VELOCIPEDE, OBJET DE MODERNITE (1860-1870) est une exposition présentée de juin à octobre 2008

On considère que l'Histoire débute avec l'invention de l'écriture. Mais le génie, qui fait avancer l'histoire, tient parfois à  peu de chose. C'est ce que semble nous dire, à  Bar le Duc, dans la Meuse, le monument modeste du Petit Michaux. Ainsi, c'est avec l'invention d'une pédale que la bicyclette est sortie de la préhistoire.

C'était en 1861, 44 ans après l'invention de la "machine à  courir" du baron Von Drais. Dans son atelier parisien, Pierre Michaux, serrurier de son état, ou peut-être son fils Ernest, on ne sait pas avec certitude, fixa une "pédivelle" au moyeu de la roue avant d'une draisienne, occupant à  ce titre une place unique dans l'aventure du cycle.
Cette grande exposition du Musée d'Art et d'Industrie de Saint-Etienne retrace la belle époque du vélocipède. Belle et brève car elle n'aura duré que quelques années. En effet, sa fabrication, en France, cessa brutalement avec la défaite de Sedan de 1870 et les Anglais dans un élan un peu mégalo, popularisèrent le grand-bi. Mais le grand-bi, pour impressionnant qu'il fut avec sa roue avant disproportionnée, n'aura pas eu une grande utilité dans l'évolution des cycles. Le vélocipède au contraire, avec sa manivelle actionnant la roue, est apparu comme le premier moyen de transport individuel pouvant rivaliser avec le cheval. "C'était un engin rustico-technique qui permettait d'être autonome", résume Nadine Besse, conservateur en chef du Musée. D'autres innovations devaient suivre et tout ce qui a été imaginé pour lui, ou presque, a ensuite été intégré ou adapté à  la bicyclette: système de freinage à  pincette, roues à  rayons métalliques toujours d'actualité, garnitures de roues, etc.

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La scénographie a été pensée en collaboration avec les designers stéphanois de l'Atelier Cahen et Gregori. A la manière d'un salon du Cycle, dans un esprit d'authenticité et de respect et avec une circulation en "manège" et des kakemonos qui mettent les engins en relation avec leur époque.

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Le public peut découvrir une trentaine de vélocipèdes exceptionnels issus de collections privées et publiques de plusieurs pays, comme cet exemplaire de luxe d'un rouge luisant, sublime avec sa chimère dorée et sa lampe avant. Il a fait le voyage des Pays-Bas. C'est qu'aujourd'hui encore, le vélocipède a ses passionnés, comme autrefois cet adepte qui écrivait de sa machine qu'il en avait soin "comme d'un amant de sa maîtresse". Le grand spécialiste du vélocipède, le Japonais Keizo Kobayashi, participe d'ailleurs à  la Conférence internationale du Cycle, à  Saint-Etienne, jusqu'au 28 juin.


Vélocipède attribué à  Jules Bajard, fabriqué à  Roanne vers 1869
Collection National Fietsmuseum, Velvama, Hollande
 
"On souhaitait montrer à  quel point cette machine est belle et méconnue", explique Anne Henry, commissaire d'exposition, montrer les plus belles, les plus représentatives de ce qu'on voulait exprimer: la mode internationale du vélocipède". Ces trente survivants, pas ou peu customisés, ni même réparées, "pour leur garder leur âme, leur vécu",  offrent  donc un échantillon représentatif, unique parfois avec des prototypes, des modèles conçus par les principaux fabricants. A voir par exemple ce modèle doté d'une cadre en bronze, ou cet autre, de marque "Peyton and Peyton" qui, pour Sylvain Bois commissaire adjoint, représente "avec sa traction sur la roue arrière, le modèle le plus hybride entre vélocipède et bicyclette." Il y a encore cette drôle de mécanique imaginée par Jacquier. Drôlement "alambiquée" avec double pédalier, un pour la petite roue de devant et un autre pour la grande roue arrière, elle garde encore de ses mystères. Quant à  ce modèle Stassen, il est muni d'une roue arrière directrice !
 

Collection National Fietsmuseum, Velvama, Hollande

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Sylvain Bois devant une affiche de la "Cie Parisienne des vélocipèdes", fondée par les frères Olivier sur les débris d'une première association avec Michaux ("Michaux et Cie")
 
A noter aussi une présence importante de la région Rhône-Alpes avec des modèles reconnaissables à  certains détails, comme les garde-boue ou les repose-pieds à  l'avant. Mais pas de modèles stéphanois car il ne semble pas y avoir eu de fabricants malgré des dépôts de brevets.  L'honneur de la Loire est sauf avec le fabricant roannais Jules Bajard et notamment un vélocipède à  rayons courbes (1869).

Autour de ces pièces d'€™exception, des gravures, tableaux, affiches, documents publicitaires et exemplaires du "Vélocipède illustré", objets divers (assiettes, médailles...) permettent au visiteur de s’immerger dans le Second Empire et de prendre la mesure de l’enthousiasme que l’invention a suscité alors. " Les inventeurs et fabricants du vélocipède se voyaient comme des bienfaiteurs de l'humanité, explique Anne Henry. Ils voulaient en faire un moyen de changer le monde, de démocratiser le véhicule."

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Anne Henry, une des commissaires de l'exposition, explique l'évolution des courbes, des fourches et des ressorts...

Le vélocipède était certes parfois un objet de méfiance et de critiques. Critiqué parce qu'il était supposé faire peur aux chevaux ou causer des accidents, il était interdit dans certaines villes et parcs. Dénigré aussi pour des raisons politiques et un objet de raillerie en France, en raison du "ralliement" du Prince impérial à  l' étrange "cheval de fer". Parce que nouveau...

Il reste qu'il " il y avait une ambiance de fête autour de cette machine, poursuit Sylvain Bois. Un désir de liberté, une envie... " Adopté par les "zazous", par les femmes dans une moindre mesure, objet de spectacles casse-cous et outil de frime, le "bone shaker"  (son surnom anglais) était aussi un véhicule de courses qui préfigurent les compétitions cyclistes actuelles, comme les 123 km du Paris-Rouen, en 1869, remportés par James Moore.  Bref, un symbole de rapidité, de liberté, de bonheur tout simplement, qui explique qu'il ait gagné tous les pays et qu'aujourd'hui encore, des collectionneurs de contrées si disparates restent sensibles à  ce que ces vieilles machines incarnent.

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