Thursday, July 25, 2024
Miguel Benasayag a répondu à  l'invitation du "Remue-Méninges", début juin, à  Saint-Etienne. Philosophe et psychanalyste, chercheur, notamment dans le domaine des sciences humaines cliniques, le franco-argentin a écrit de nombreux essais. La santé à  tout prix est l'un des derniers en date, paru en janvier 2008, dans lequel l'auteur alerte sur les dangers d'une société où un biopouvoir qui s'articule avec la médecine tendrait à  créer des normes sociales et rendre certaines attitudes obligatoires.
Cette question, celle de la "première grande crise culturelle et historique de l'espèce humaine", selon l'auteur, où " la science dit que tout est possible mais rien n'est réel" et où un pouvoir appliqué à la vie tendrait vers une uniformité de la vie, marqua en quelque sorte le préambule de son intervention.* Ce n'en fut pourtant pas le thème central. Avec les habitués du Remue-Méninges, son échange portait surtout le guévarisme et la Nouvelle radicalité.  Benasayag en effet fut aussi un résistant guévariste au sein de l'ERP en Argentine. Sa double nationalité lui valut d'être libéré des geôles de la junte après le meurtre de deux religieuses françaises par cette même junte en 1978. "Puisqu'il fallait à la France deux ou trois couillons", comme des faire-valoirs, à une époque où son gouvernement entretenait des liens économiques et militaires étroits avec l'Argentine. Nous avons enregistré ses propos dont nous faisons une brève retranscription à partir de quelques mots-clés.

Guévarisme

Les partis communistes de l'Amérique latine nous assommaient avec une croyance métaphysique selon laquelle l'histoire avait des lois et un sens... Et n'arrêtaient pas de dire que les conditions objectives n'étaient pas là. Ce qui était un peu drôle compte tenu que Lénine avait expliqué que les conditions objectives on s'en foutait. Tout ça pour dire que le moment n'était pas venu de nous révolter. Le Che disait quelque chose qui semble très con et qui était pourtant fondamental pour nous: "un révolutionnaire fait la révolution." Ce qui signifiait qu'un révolutionnaire ne crée pas un parti, n'attend pas que l'histoire lui dise où il faut aller. Il fait la Révolution. Le Che, c'est le mec qui rend légitime la révolte, là.(...) Historiquement, le Guévarisme c'était ça. L'éruption d'une sorte de mouvement de libération, d'émancipation libertaire dont Le Che, même s'il n'aurait pas été d'accord avec un certain nombre de choses - mais ça on s'en fout - a été, disons, le catalyseur ou le déclencheur...

Terrorisme

Dans le terrorisme idéologique actuel, il y a une confusion entre terrorisme et résistance armée. Pour nous, le terrorisme était une voie sans issue. Pas parce que ce n'est pas gentil, mais parce que c'est une arme des puissants utilisée comme monnaie d'échange: je te massacre si tu ne cèdes pas. Pour nous, ça nous semblait absolument impensable. On n'utilisait pas la menace sur une population innocente pour faire pression sur quelqu'un d'autre.** Et c'est là que Le Che et la lutte armée trouvent un problème fondamental. Le Che va commettre une erreur qui n'invalide pas son action mais qui reste pour nous une erreur criminelle. A un moment donné, il ne va pas comprendre quelles sont les limites de la légitimité de la lutte armée. Il va procéder à des exécutions plus ou moins sommaires une fois qu'il a pris le pouvoir. C'est un enseignement majeur. Quelqu'un que vous tuez en étant au pouvoir, c'est la peine de mort. Le même tortionnaire exécuté une semaine avant la prise de pouvoir, c'est un acte de résistance.


Nouvelle radicalité

Françoise Héritier dit par exemple que la soumission des femmes aux hommes est une invariante de l'histoire. Nous disons effectivement, partons de cette hypothèse, mais une invariante de l'histoire est quelque chose que nous pouvons en permanence rattraper par l'action. Dans la nouvelle radicalité, ce que nous abandonnons, c'est l'idée qu'un jour il y aura un monde parfait. On assume l'idée que la lutte pour la justice n'a pas un terminus et "tout le monde descend". La lutte est quelque chose de permanent  dans toute société et il faut faire le deuil de l'idée d'une société communiste, de justice totale... L'hypothèse centrale est que nous ne luttons pas pour une société de fin de l'histoire, on lutte parce que dans toute situation, dans toute société, il y a des asymétries concrètes, il y a des injustices, des oppressions contre lesquelles on lutte. Et si jamais il y a un changement, la seule certitude que nous avons c'est que dans cette société là qui nous paraît comme archi-désirable, il y aura autant de justice que d'injustice et ce sera aux gens qui la vivront de lutter contre ces injustices de ce moment là. (...)

C'est une rupture radicale avec l'historicisme. Nous ne croyons pas que nous luttons pour demain, dans l'espoir. L'espoir est une merde, qui nous fait laisser tranquille, en train d'attendre. Il faut la joie de la révolte et de la pensée, ici et maintenant. Ce qu'il y aura après la rupture n'est pas notre affaire. Un révolutionnaire fait la révolution ici et maintenant dans un plan d'immanence. On n'est pas des curés d'avenir...


Local et dispersion

Il y a du global dans chaque partie. Le global n'existe que comme un élément de chaque partie. La seule possibilité de mener une lutte d'anticipation quelconque est d'agir local et penser local. Il n'y a nul lieu où le global ne se passe (...).

Il ne faut pas se disperser, passer du social au politique. Je trouve que dans l'alternative, la dispersion est un danger mais qu'il vaut mieux courir le danger de la dispersion que de retomber dans l'horreur de la centralité. L'alter mondialisme a mon avis est tombé un peu trop vite car ceux qui voulaient centraliser ont toujours occupé le devant de la scène. L'idée serait de construire une multiplicité agencée, puissante, en réseau, non-centralisable...


Résistance


Pour être dans l'action, il faut déjà rompre avec l'illusion que nos vies sont des affaires personnelles. La vie est quelque chose traversée par l'histoire, par le monde, par tout. La vie de quelqu'un commence quand elle est traversée par l'histoire, les tribus comme disait Deleuze, etc. On dit "La vie c'est mon compte en banque et mon corps clinique." Et c'est quand même la survie. Alors le premier acte de résistance, c'est d'enjamber la survie. Résister à cette discipline réactionnaire qui dit "occupe-toi de tes affaires". Mais mes affaires sont le monde. Et où passe le monde ? En France, partout. Chacun dans son boulot, dans son quartier... Ne pas avoir une vie de merde qui  soit  disciplinée autour de sa bagnole et ce genre de choses. Je ne peux pas dire par où passe la tienne (Résistance). Mais la mienne passe par RESF par exemple, par le DAL, par la résistance à la normalisation psychiatrique...

Il faut surtout pas être prudent, parce que l'engagement, comme disait Sartre, se fait toujours en partie dans l'ignorance. Je ne sais pas si c'est bien ce qu'on fait, mais c'est là que passe ma résistance...

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* A propos de cette question, lire cet entretien où figure une allusion de l’auteur aux travaux de Simondon, un chercheur stéphanois, pour l’anecdote. Admiroutes.asso.fr

** Ce qui distingue les mouvements guévaristes d’autres mouvement d’Amérique latine comme les FARC en Colombie ou le Sentier lumineux au Pérou.

Lire aussi ce long entretien avec l’auteur sur periphéries.net