Tuesday, January 31, 2023

Dans son édition du 12 août, La Tribune-le Progrès consacrait un article au village de Saint-Maurice-en-Gourgois. Il y était question de saint Accroupi qu’on chercherait en vain dans La Légende dorée. La sculpture de ce mystérieux personnage se trouve dans la rue du même nom, sur une des parois extérieures de l’église.

Voici ce que dit l’article (« Saint-Maurice-en-Gourgois : la parole donnée aux pierres ») à son propos : « Figure grotesque, saint Accroupi se blottit dans un angle de la construction de l’église. Recroquevillé, le personnage garde son secret. L’œuvre témoigne du savoir-faire certain du tailleur de pierre. Un peu au dessous du personnage, on remarque une pierre creusée à l’allure de bénitier ; et sur le montant gauche de la porte, un signe triangulaire, marque du tailleur de pierre compagnon qui l’a taillée. »

A propos d'Accroupi, qui semble venir ici dans une humble posture de ses flancs alourdis décharger le fardeau (cf Le petit endroit d'Alfred de Musset), il faut signaler que son nom se trouve en d’autres lieux de France, notamment en Normandie. Au début des années 50, Vaultier et Fournée, dans leur Enquête sur les saints protecteurs et guérisseurs de l'enfance en Normandie évoquent un saint Accroupi dans le Calvados.

Son nom proviendrait tout bonnement de sa posture mais les auteurs signalent aussi une hypothèse qui en ferait une déformation du nom de saint Agapit, un obscur et jeune martyr fêté le 18 août, persécuté sous le règne de l’empereur romain Aurélien.

Avant eux, un autre auteur signalait dans l’Eure une " pierre de saint Accroupi " sur laquelle on venait prier et où l'on conduisait les enfants noués, c’est à dire malades.

Signalons enfin qu’ d’Alfred Jarry, l'auteur d'Ubu Roi a composé dans Les Minutes de sable mémorial un lied funèbre intitulé Le miracle de Saint-Accroupi. En voici le texte, copié du site alfredjarry.fr.

« Sur l’écran tout blanc du grand ciel tragique, les mille-pieds noirs des enterrements passent, tels les verres d’une monotone lanterne magique. La Famine sonne aux oreilles vides, si vides et folles, ses bourdonnements.

Sa cloche joyeuse pend à ses doigts longs, versant sur la terre des ricanements. Et de grands loups fauves et des corbeaux graves sont sur ses talons. La Famine sonne aux oreilles vides par la ville morne ses bourdonnements.

Croix des cimetières, levons nos bras raides pour prier là-haut que l’on nous délivre de ces ouvriers qui piochent sans trêve nos froides racines.

N’est-il donc un Saint, bien en cour auprès de Dieu notre Père, pour qu’il intercède ?

Croix des cimetières, votre grêle foule a donc oublié le bloc de granit perdu dans un coin de votre domaine ? Sa barbe de fleuve jusqu’à ses genoux épand et déroule, déroule sa houle, sa houle de pierre.

Et les flots de pierre le couvrent entier. Sur ses cuisses dures ses coudes qui luisent sous les astres blonds se posent, soudés pour l’éternité. Et c’est un grand Saint, car il a pour siège, honorable siège, un beau bénitier.

II n’a point de nom. Dans un coin tapi, ignoré des hommes, seules les Croix blanches lui tendent la plainte de leurs bras dresses. Le corbeau qui vole le méprise nain, croassant l’injure au bon Saint courbé : Vieux Saint-Accroupi.

Croix des cimetières, tendons-lui la plainte de nos bras dresses : Que ces ouvriers qui tuent nos racines et peuplent les tombes de serpents coupes, se croisant les bras, regardent oisifs les torches de mort désormais éteintes.

Et que la Famine remmène sous terre son cortège noir de grands loups qui rodent et de corbeaux graves. Que le Blanc au Noir succède partout. Que le grand œil glauque du ciel compatisse, versant sur les hommes des pleurs de farine.

Et les Croix restèrent les bras étendus, coupant de rais blancs l’ombre sans couleur. Soudain des pleurs blancs glissèrent sur l’ombre. Les nuages sont de grands sacs que vident des meuniers célestes. La manne s’accroche aux pignons ardus.

La manne fait blanches les rougeâtres tuiles. Une nappe blanche jusqu’a l’horizon sur toute la terre s’étend pour manger. Et de blanc lui-même, de blanc s’est vêtu le Saint-Accroupi ; de blanc s’est vêtu comme un boulanger.

Et les hommes puisent lourdes pelletées de farine claire que le vent joyeux leur fouette au visage. Croix des cimetières, nos voeux exaucés, nous voudrions voir quel fut le départ, le départ honteux du cortège noir… »