Thursday, April 02, 2020

« Il y a d'la dynamite, Vive le son, vive le son, Il y a d'la dynamite, Vive le son. D'l'explosion ! » En 1893, Sébastien Faure écrivait La Ravachole. Dix ans plus tôt, bien avant ces actions spectaculaires et individuelles (Caserio and co), et pendant plusieurs années, des ouvriers ont décidé de « propagander par le fait » dans le bassin minier de Saône-et-Loire. Nombre de cibles furent visées à l'explosif : chapelles, croix, domiciles de petits chefs. On parle alors de la Bande noire, quand le mouvement ouvrier bouillonne (au Congrès de Saint-Etienne en 1882 notamment) et que certains journaux révolutionnaires lyonnais soufflent sur les braises*. C'est un temps où la liberté syndicale n'est pas instituée, pas plus que celle des funérailles, c'est à dire hors l'Eglise. Yves Meunier a consacré un ouvrage à ces événements. On y parle aussi procès, exils, manipulations policières et complots politiques... Les questions qui suivent, en forme de préliminaire, pourraient piquer l'intérêt. L'auteur présentera son livre à la librairie Lune et l'Autre, à Saint-Etienne, le 5 mai à partir de 19h.

Pouvez-vous vous présenter ?

J'habite à Saint-Etienne mais je suis originaire de Saône-et-Loire, du Creusot où je suis né en 62. Je suis issu d'une famille militante. Mon père était mouleur de fonte chez Schneider. D'un point de vue professionnel, j'ai été instituteur pendant 31 ans avant de démissionner. J'ai aussi été syndicaliste, à SUD. Je me suis intéressé au mouvement ouvrier, en particulier le mouvement ouvrier anarchiste local que j'ai découvert il y a une dizaine d'années. Ce livre est le résultat de mes recherches.

C'est votre premier livre ?

En 2000-2002, j'avais écrit un polar historique, auto-édité, plutôt ciblé sur Le Creusot et la Commune. Car il y eut, comme à Saint-Etienne, par exemple, une éphémère Commune du Creusot en 1871. Je voulais écrire autre chose qu'un bouquin d'histoire pure ; je m'étais dit que par le biais du polar, on pouvait traiter aussi le sujet... Et c'est justement en cherchant sur cet événement que je me suis aperçu qu'à côté, à Montceau-les-Mines, dix ans après, avait débuté chez les mineurs un gros mouvement d'actions directes contre le patronat et l'Eglise son alliée, perpétrées par la « Bande noire »...

Brossez-nous le contexte local

Montceau-les-Mines, dans la République d'ordre de l'époque, est le fief de la famille Chagot, Léonce Chagot précisément. Celui-ci possède la Compagnie des mines. Il possède les exploitations, les terrains, les logements des cités où habitent les mineurs, des écoles cléricales tenues par les frères maristes ou les « sœurs noires »... « Chagot le Jésuite » fut aussi le maire de la commune jusqu'en 1878. Il entend y régner en maître et pour les mineurs, il n'y a guère d'espoir d'une vie meilleure. Toute revendication sociale, toute contestation religieuse, est réprimée. Le mouchardage est monnaie courante. Dans le domaine religieux, Chagot a pu ainsi compter sur un curé, l'abbé Gaulthier, pour lui signaler tout comportement ou propos hostile; ce qui entraînait le renvoi des « fautifs »**. En 1878 éclate une grande grève suivie d'une grande répression patronale. C'est ce qui va déclencher peu à peu l'émergence de la Bande noire.

D'où vient ce terme ?

C'est un gendarme, le dénommé Mouthe, qui l'utilise pour la première fois dans un rapport à propos de La Marianne , une société secrète ouvrière surveillée fin 1879. Des mineurs vont en effet entrer dans la clandestinité et se réunir dans les bois, dans l'obscurité, pour frapper des coups la nuit. C'est un terme générique qui va être popularisé par les flics, la presse, les jeunes mineurs activistes eux-mêmes. C'est une sorte de label ou de marque de fabrique, comme je l'écris. Employé au pluriel cette fois, il désigne dans le temps plusieurs groupes d'un même mouvement : la Bande noire issue des premières chambres syndicales, créées dans les années 1881-1882, et les anarchistes autonomes qui furent actifs entre 1883 et 1884.

Qui est ce Jean-Baptiste Dumay qui occupe une certaine place dans cette histoire ?

C'est un ancien communard et maire du Creusot revenu d'exil, libraire-photographe de profession et ami de Benoît Malon***. Il va entreprendre de créer les premières chambres syndicales en Saône-et-Loire et de les affilier au Parti ouvrier par le biais d'une fédération socialiste départementale. C'est un politicien, candidat à l'élection cantonale de 1880, et municipale au Creusot l'année suivante. Il deviendra plus tard conseiller municipal de Paris puis député de la Seine. Il devra en effet quitter le département en 1882 car dans les chambres syndicales de Montceau-les-Mines a pris corps une mouvance plus radicale, communiste libertaire, qui entend lutter par d'autres moyens...

Notes

* Le Droit social notamment, auquel l'auteur consacre plusieurs pages. Ce journal lança par exemple une souscription pour acheter un « révolver d'honneur » à un ouvrier tisseur roannais qui avait tenté d'abattre son patron, qui l'avait licencié après une grève.

** Gaulthier va cristalliser dans un premier temps les haines et constituer la première cible des ouvriers révoltés.

*** Malon le Forézien est relativement connu mais une place de Saint-Etienne porte aussi le nom de Jean-Baptiste Dumay, au Soleil. Dumay, à l'Assemblée Nationale, à propos de la fusillade de Fourmies, le 1er mai 1891, rappela « le stigmate de La Ricamarie ». Allusion à la fusillade du Brûlé sous le Second Empire.

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