Paris a Cartouche et le Forez a Mandrin. Qu'il partage avec le Savoie, le Gévaudan, l'Auvergne et le Velay! mais pas avec le Pays stéphanois. C'est en tout cas ce qu'affirme Guy Peillon dans son dernier ouvrage : En pays stéphanois avec les mandrins ardéchois. Depuis près de dix ans, l'auteur suit à  la trace le contrebandier savoyard aux semelles de vent et sa bande de renégats. Dans son livre (publié en décembre dernier), il tord le cou à  une légende tenace : la venue de Mandrin à  saint-Chamond et à  Saint-Etienne en 1754. Via internet, avons demandé à  l'auteur de nous éclairer un petit peu à  propos de ce bandit célèbre.

Auriez-vous l'amabilité de vous présenter brièvement et de nous indiquer comment vous en êtes venu à  vous intéresser à  Mandrin ?

J'ai 43 ans, je suis facteur à  Lyon 9e. Enfant, avec mes parents nous passions parfois à  St-Etienne-de-St-Geoirs, village natal de Mandrin. J'avais aussi entendu le récit de ses aventures à  la radio. Plus tard, j'ai lu le roman de Jules de Grandpré, Le capitaine Mandrin. C'est le plus connu et le plus réédité. Vers 16 ou 17 ans, j'ai lu une  biographie, Le vrai Mandrin de Lesueur. Et là ... catastrophe ! La belle légende s'envolait. J'ai même eu de la peine à  croire la version historique. Comment un personnage historique pouvait-il véhiculer tant de fantasmes ? J'ai donc voulu en savoir plus en consultant les documents déjà  connus puis en essayant d'en découvrir de nouveaux. Ce qui est une réelle satisfaction pour moi qui n'ait jamais fait d'études d'histoire. Au gré de mes vacances et des jours de congés, je me rends dans les archives aussi bien de Besançon que de Montpellier ; partout où je pense pouvoir trouver des documents inédits. Au début, j'étais toujours bredouille et puis, à  force de persévérances, on fait de petites trouvailles...

Mandrin est certainement (avec Cartouche peut-être) le hors la loi le plus célèbre de l'ancien Régime. Votre premier ouvrage a pour titre Le jugement de Mandrin à  travers l'histoire. Comment le personnage, globalement, a t-il été jugé par les historiens ?

Entre mai 2005 et mars 2006, le Musée Dauphinois de Grenoble à  réalisé une exposition qui avait pour titre : Louis Mandrin : malfaiteur ou bandit au grand coeur ? L'exposition rendait compte de cette différence d'appréciation du personnage. Les historiens sont toujours partagés. Pour résumer très brièvement, le  biographe le plus connu, Funck-Brentano a parfois été jugé trop conciliant avec Mandrin. Il lui est reproché notamment d'avoir utilisé en priorité les documents qui lui étaient favorables. Pour les anti-Mandrin, ce qui aurait fait de lui un héros viendrait principalement du fait qu'il ait été arrêté au prix d'une violation de frontière et d'avoir été jugé de façon expéditive par un tribunal d'exception.  Le titre de mon livre, Le jugement de Mandrin à  travers l'histoire ne renvoie pas aux jugements des historiens mais à  la comparaison de son jugement aux travers des sources historiques. Le jugement du procès était ma base de départ. C'est en le lisant avec attention que j'ai réalisé que certains faits (comme le supposé passage de Mandrin à  Saint-Chamond) ne figuraient pas dans les actes du jugement. J'ai donc cherché à  savoir pourquoi. Oubli des juges ? Jugement bâclé ?

Il me semble que Mandrin bénéficie dans les mémoires d'une renommée plutôt positive, dans le style « bandit bien-aimé ». Cette idée correspond-elle à  la réalité du personnage ? Comment apparaissait-il aux yeux de ses concitoyens et pourquoi ? A-t-il tué ? Qui et pourquoi ?

La plupart des gens ont gardé de lui un souvenir de « Robin des bois », celui qui prenait aux riches pour donner aux pauvres. Ce sont surtout les romans, la tradition orale et les films, beaucoup plus que les biographies qui ont véhiculé cette imagerie. Michel Peyramaure vient d'écrire un roman que je n'ai pas encore lu mais qui sera sans doute diffusé à  100 000 ou  300 000 exemplaires. Au passage, l'auteur dans le résumé reprend une date erronée pour fixer la naissance de Mandrin : 1724 au lieu de 1725 ! A titre de comparaison, mes livres Sur les traces de Louis Mandrin et En pays stéphanois avec les mandrins ardéchois, qui ne sont pas des romans mais le résultat de recherches historiques sont tirés à  500 et 300 exemplaires. Le public préfère le côté romanesque du personnage...

Les contrebandiers étaient aimés par la population car ils apportaient des marchandises de contrebande  à  bas prix et qu'ils osaient s'attaquer aux fermiers généraux. Ceux-ci étaient détestés. Ils percevaient les droits de Traite et autres droits indirects, par exemple la gabelle, c'est à  dire l'impôt sur le sel et les droits des tarifs locaux : tabacs, octrois...  Ils versaient au Trésor royal une somme stipulée dans un bail, avec à  charge pour eux de percevoir la recette correspondante en se rémunérant sur les excédents éventuels. Ils étaient riches et abusaient de leurs prérogatives.

Par la suite, Mandrin vendait de force sa marchandise (principalement du tabac) directement aux buralistes. A plusieurs reprises, il s'est attaqué aux employés des fermes, à  la maréchaussée et enfin, lors de sa dernière campagne, près d'Autun aux soldats du roi ; ce qu'il avait toujours voulu éviter. Bilan 15 soldats et 30 mandrins tués. Cependant, d'après les jugements de Valence, il semble avoir été beaucoup moins cruel que d'autres contrebandiers. Mais il y a un crime qui ne lui fut jamais pardonné. Il s'agit de l'assassinat d'un employé des fermes qui se protégeait derrière sa fille de 18 mois en implorant sa grâce. Les deux furent tués de la même balle. Le Savoyard se vengeait de l'arrestation de son frère Pierre qui fut pendu à  Grenoble et que cet employé aurait dénoncé.

Quel était le sort que réservait la justice de l'Ancien Régime aux contrebandiers ?

Dès 1733, la législation concernant les faits de contrebande a été unifiée. Pour différencier les peines, seul comptait la façon dont le délit était commis. En principe tous les contrebandiers en bandes armées étaient condamnés à  mort par le tribunal de Valence. Ils étaient pendus ou pire, roués vif. Les petits contrebandiers encouraient généralement des amendes ou des peines de galères.

L'Ardèche et la Savoie étaient, semble-t-il, des terres propices à  l'émergence de ce type de « vocation », à  savoir la contrebande. Comment l'expliquez-vous ? Faut-il voir avec l'Ardèche et les Cévennes, bastions protestants, une forme de révolte contre l'autorité royale ?

Il y a eu des bandes de contrebandiers dans toutes les régions de France. Mais il est vrai que le Massif Central, la Savoie, le Vivarais ont été des terres de prédilection. Concernant les pays protestants en particulier (Ardèche, Cevennes), où le pouvoir royal catholique n'a pas laissé que de bons souvenirs, on peut y voir effectivement un rapport de rébellion entre les anciens camisards et les bandes de mandrins. Bien qu'il n'y ait rien de très probant, à  plusieurs reprises les autorités se sont alarmées d'une possible collusion entre contrebandiers et religionnaires. L'Angleterre a été montrée du doigt. Comme au temps des Camisards, on la soupçonnait de tirer les ficelles, de soudoyer Mandrin comme agitateur. Mais ici, il ne s'agit que de présomptions. Les mandrins étaient d'abord des bandits. Quant à  la Savoie, elle était une terre de contrebandiers car elle appartenait au royaume de Sardaigne et ils s'y sentaient dans une relative sécurité.

Quelle place a occupé le Forez dans ses campagnes ?

Pour le Forez, il s'agit de sa 4ème campagne. Venant de Brioude et Craponne-sur-Arzon en Haute-Loire, les contrebandiers arrivent à  Montbrison le 29 août 1754 vers 11 heures du matin. Ils sont une trentaine et font halte au bureau des tabacs tenu par le sieur Faure, actuelle rue Martin Bernard. Ils s'y font remettre plus de 5000 livres en échange de ballots de tabac. A deux heures de l'après-midi, ils forcent les prisons de la ville. Ils libèrent trois voleurs et un homme accusé d'homicide. Comme l'a noté Claude Latta dans un numéro de Village du Forez, le procès verbal (A.D. de la Loire) est en contradiction avec la légende qui signale que Mandrin ne libérait ni voleur ni assassin. Ces détenus se seraient sauvés dans la confusion. Pourtant, j'ai pu retrouver dans les jugements de Valence  la présence de notre présumé assassin, un certain Terrisse dit la Joye. Celui participa plus tard à  la sixième campagne de Mandrin. Cet homme a donc été ramené en Savoie par les contrebandiers et recruté. Ce ne sera pas le seul car à  Cluny deux assassins seront libérés et à  Orgelet encore, un assassin présumé et un voleur. Ce dernier rejoignit aussi la bande. Les contrebandiers prennent ensuite la direction de la Bresse. On ne connait toujours pas avec précision l'itinéraire qu'ils ont suivi jusqu'à  Pont-de-Veyle (Ain).

La légende de Mandrin (vitrine d'un bar de Saint-Bonnet-le-Château) Mandrin, le « roi des contrebandiers ». A la tête de sa bande, Savoyards et Français, soldats déserteurs et pauvres gens, il écuma le Gévaudan, le Velay, le Forez, la Savoie, le Vivarais, le Roannais, la Suisse et la Bourgogne !

Les cavaliers reviennent dans votre région lors de la cinquième campagne. De Thiers ils descendent sur Ambert et le Puy. De Langogne, point extrême de ce périple, les contrebandiers remontent par Saint-Didier-en-Velay, passent à  Saint-Bonnet-le-Château, gagnent Moingt et font de nouveau halte à  Montbrison le 23 octobre 1754. Ils rançonnent l'entreposeur des tabacs (actuel 33 rue des Légouvé) et libèrent de nouveau des prisonniers. Ils continuent ensuite vers Boën et Roanne.

Lors de la sixième campagne, Mandrin et ses hommes repassent par Ambert et la Chaise-Dieu et livrent une dernière bataille à  la Sauvetat où la troupe se disloque. Mandrin a laissé aussi le souvenir de nombreuses légendes : il serait passé à  Feurs place Grenette. On trouve un chemin de Mandrin à  Saint-Anthème et on parle d'un trésor dans la tour d'Ambert...

Votre dernier ouvrage évoque un fait divers sanglant qui eut lieu à  Saint-Chamond en août 1754. A savoir une fusillade qui causa la mort du brigadier du bureau des soies. Plusieurs biographes ont évoqué la responsabilité de Mandrin dans cette histoire...

Mandrin n'est pas venu à  Saint-Chamond. On voit à  travers l'étude des pièces d'archives que le jugement souverain de Mandrin est un document sérieux. Le juge de Valence (G. Levet) interrogeait sous la question (la torture) tous les prisonniers qui arrivaient dans ses geôles. Pourquoi tant de lieux où Mandrin serait passé ? Il y a plusieurs explications. D'abord le fait d'appeler les contrebandiers "les mandrins" à  partir d'août 1754. Après sa mort, l'expression « les enfants de Mandrin » a contribué à  entretenir cette ambiguité. Plusieurs contrebandiers se sont fait aussi surnommer Mandrin : Valet Mandrin, Cadet Mandrin, Petit Mandrin... Parmi les lettres de l'abbé d'Aurelle (A.D.D du Puy-de-Dôme, 1C 1645) on lit par exemple : "...Tout veut être Mandrin, et il sort de toute part gens qui veulent être ou avoir été de sa société ou qu'on dit en être...". Il ajoute que certains semblent utiliser "...ce stratagème pour éloigner leur jugement ou se tirer des lieux où leurs crimes peuvent être mieux connus...". Enfin, des particuliers attaqués par des contrebandiers disait parfois que c'était Mandrin. Un exemple : Vers 1768, Jouve dit "La Mothe" attaqua le château de Paulin près de Monistrol. La petite fille du propriétaire du château se plaisait à  raconter cette histoire en attribuant cette attaque à  Mandrin (Antoine Vernière : Courses de Mandrin). Pour affaire de gloriole, il est mieux venu d'avoir eu affaire au "Grand Mandrin" qu'à  un quelconque brigand.

Pour l'affaire de Saint-Chamond, comme pour beaucoup d'autres, il est assez fréquent de voir les contrebandiers assassiner de sang-froid des employés des fermes ou de la maréchaussée. Il suffit de lire quelques jugements de Valence pour ce rendre compte de la violence de certains d'entre-eux. Pourquoi l'assassinat du brigadier Ferriol ?  Est-ce Mathieu Pradier qui a décidé de le tuer ? A t-il agi à  la demande de marchands ? Voulait-il tuer le lieutenant Delasonnery ? Les autorités ont cherché à  connaître la raison de ce meurtre. Dans un interrogatoire de Louis Levasseur en date du 26 février 1755, ce contrebandier déclare que "Peille" et le "Petit Camus" lui ont dit que c'était des

marchands du lieu qui les avaient engagé à  commettre ce meurtre. Le procès verbal de torture de Jean-Antoine Nouharet en date du 20 août 1756 est destiné à  servir à  la décharge des mariés "Lafontaine". A la question de savoir "...s'il ne vint pas des particuliers parler a quelqu'un de la bande et notamment aud Mathieu Pradier...", Nouharet répond : "...A dit que la bande s'arrêta a un cabaret apellé la Varicelle, mais qu'il ny vit venir personne parler aux contrebandiers...". Ces deux interrogatoires sont donc en contradiction. Les époux Jaupain sont cependant libérés dès le 4 septembre 1756. Nouharet qui était présent à  Saint-Chamond les a donc disculpé. Levasseur ne connaissait cette affaire que par des récits n'étant pas lui-même présent à  Saint-Chamond. Et Mandrin encore moins.

Des projets ?

Pas dans l'immédiat. Je retravaille le texte de mon livre Sur les traces de Louis Mandrin à  l'aide de quelques documents nouveaux. Je recherche aussi de vieilles cartes postales pour remplacer les photos actuelles. Peut-être un jour le ferai-je réediter, mais rien n'est certain. Je recherche aussi des documents sur d'autres contrebandiers comme les frères Pradier.

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« Nous étions vingt ou trente,

Brigands dans une bande,

Tous habillés de blanc,

A la mode des...

Vous m'entendez ?

Tous habillés de blanc

A la mode des marchands.

(...)

Compagnons de misère,

Allez dire à  ma mère,

Qu'elle ne me reverra plus,

Je suis un enfant...

Vous m'entendez ?

Qu'elle ne me reverra plus,

Je suis un enfant perdu ! »

La complainte de Mandrin