Thursday, December 02, 2021
La Blotte était une paysanne qui n'avait toujours pas fait sa lessive à  la veille de la Toussaint. Elle se décida enfin mais de jacasser, jacasseras-tu, de-ci de-là , sa lessive n'avançait guère. Et la nuit venue, l'eau commençait à  peine à  bouillir dans le chaudron. La nuit se fit franc-noire. La nuit de la Toussaint, on dit que c'est la nuit la plus noire de tout l'an, comme si pour se mêler au monde des vivants, les trépassés la voulaient telle. On frappa à  la porte.

" Entre ! Entre que !" fit la Blotte sans penser plus loin. C'était une femme qu'elle ne connaissait pas, tout de noir vêtue et à  la mode ancienne. Elle demanda la permission de se chauffer au feu de la Blotte.
" Hé, chauffez-vous, chauffez-vous bien, pauvre femme ! Dites, le temps a dû se refroidir ?  
" D'où je viens, il fait froid ", murmura la vieille en prenant place au coin du feu.

La Blotte continua à  couler la lessive, qu'elle oubliait par moment, observant et questionnant en vain son hôte silencieuse. Pour ce qui est du feu, elle n'avait pas à  s'en soucier. La visiteuse posait souche après souche dans la cheminée, dès que la flamme faisait mine de baisser, comme pour fondre une glace qui lui eût coulé dans les veines. La Blotte ne pouvait pas demander à  la vieille d'y aller plus retenu: elle aurait eu l'air de plaindre son bois. Mais les heures passaient et l'inquiétude de la Blotte grandissait. Dans la maison on y voyait comme en plein midi quand au clocher sonna la minuit. Voilà  donc que s'ouvrait le jour de la Toussaint. Et la vieille, comme par secret dessein, se prit à  fourrer à  deux mains le bois dans le foyer. Elle met le feu à  la cheminée, pour le coup !

La Blotte effrayée pour de bon, passe dans la rue pour voir si les flammes ne sortaient pas, là -haut, quand arrive Marion, peut-être la plus vieille femme du bourg. La Blotte l'interpelle. Marion vient regarder au carreau.
" Ho, bonne Vierge !
” Quoi ? ”
" Eh bien ! c'est la Marandelle... Mais toi, tu n'as pas pu la connaître..." 
"Comment ? ”
" Oui, celle qui habitait ta maison, dans les temps, quand j'étais petitoune... Elle est depuis des dizaines d'années dans le cimetière vieux..."

La Marandelle n'aime pas, ah non, qu'on fasse la bugeade dans sa maison en un jour de Toussaint ! Mais comment s'en défaire ? Sur les conseils de Marion, la Blotte, qui a changé trois fois de couleur, se met à  crier: " Ho, qu'il y a de monde au cimetière ! "

La Marandelle, lâchant enfin le feu, se précipite, passe le seuil d'une enjambée, prend sa course vers le cimetière vieux. La Blotte se jette en sa maison, repousse la porte et la ferme à  la grosse barre. De suite, sans souffler, sans regarder au gâchis, elle renverse le chaudron dans la cheminée. Il était temps. Déjà  la vieille était de retour, secouant la porte sur ses gonds. Par bonheur pour la Blotte, la barre était mise et tout ce commerce de lessive avait pris fin.

" Ha, mauvaise femme ! Chance pour toi que tu aies su me déloger ! Je te fourrais dans ton cuveau, tête première, et je t'apprenais, une fois pour toujours, à  honorer la grande fête des pauvres morts !"

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Vous venez de lire une des nombreuses légendes racontées par Henri Pourrat, tout du moins un modeste résumé. L'auteur inoubliable de Gaspard des montagnes relate donc un des nombreux interdits et superstitions entourant dans nos campagnes, autrefois surtout, certaines tâches domestiques. Concernant la lessive, en mettre en relation avec le linceul, en Forez elle ne devait pas se faire le Vendredi-Saint, les jours des Rogations et la semaine de la Toussaint, d'après Robert Bouiller. "Sinon il sortait un mort de la maison dans l'année", cite-t-il*.  Autrement dit, on prenait le risque de causer la mort d'un proche. Mais comme vous venez de le voir, dans certaines contrées, pas très éloignées puisque nous sommes en Haute-Loire, c'est un mort qui entrait dans la maison. Qui mettait le feu à  la baraque et qu'on peinait à  faire sortir...

* Le Forez : les traditions du département de la Loire