Sunday, November 19, 2017
Le samedi 1er août 1914, tous les clochers de France sonnent le tocsin. C'est l'Ordre de mobilisation générale, effective le 2 août, et dont les Français sont avertis par voie d'affichage.

Henri Gerest, dans Les populations rurales du Montbrisonnais et la Grande Guerre (1977):


« [...] Dans la soirée du 1er août, à  cinq heures, les gendarmes arrivent à  Chenereilles, porteurs de l'ordre de mobilisation générale. Au tocsin aussitôt sonné au clocher du village répondent les cloches des communes voisines: " Alors les travaux s'arrêtent subitement; le moissonneur lance au loin sa faucille, une angoisse mortelle s'étend dans tout le pays et les larmes jaillissent de bien des yeux".

Enthousiasme ou résignation ? M. Paliard se souvient de la moisson de 1914 à  la Gimont, fait à  la faucille en chantant. Il évoque le geste des moissonneurs qui, à  l'appel du même tocsin, plantent leur faucille dans le sol et s'en vont silencieux "avec patriotisme, mais pas dans l'enthousiasme".

Car patriotes, on l'est. A l'école, on apprend le patriotisme, l'instituteur parle de l'Alsace-Lorraine, de Valmy. Enthousiastes aussi dans les heures qui suivent. M. Nurol de Périgneux avait quatorze ans à  l'époque. Il a battu le tambour et conduit les mobilisés drapeau en tête, de la place de l'église où ils étaient rassemblés jusqu'à  la gare distante de deux ou trois kilomètres. Ils étaient là  "plusieurs centaines, quatre ou cinq cents" criant "on part pour trois jours"; en une seule bataille tout doit être réglé. Amulette ou signe de prudence paysanne: les femmes cousent des pièces d'or dans la ceinture des mobilisés que l'on charge de victuailles [...] »

Ce texte figure en 4e de couverture d'un bel ouvrage édité par le Musée d'Histoire du 20e siècle en complément de l' exposition 1914 2014, la Mémoire et la Guerre, figurations de la Grande Guerre. A Estivareilles (74 noms gravés sur le monument aux morts) sont réunis des unes de journaux, affiches, photographies, dessins et pastels, matériels militaires et objets-souvenirs... Ce sont les photos de ces objets qui illustrent le livre d'Henri Pailler et Sylvie Millet.


" Aucune exposition ne va dire l'indicible, l'horreur, la peur, la mort, souligne le conservateur des musées du Forez. Mais tous ces objets rassemblés prennent de la force et du sens. Ils déconstruisent le passé pour que chaque visiteur partage un peu de notre histoire commune."

Le livre de 128 pages et mis en vente au prix de 12 euros. Découpé en 25 chapitres, l'ouvrage évoque l'équipement du soldat, les monuments aux morts, la Grande Guerre et la Presse, l'artisanat des tranchées, etc. Il débute avec les impressions de campagne du Poilu Chassagneux, parti de Saint-Etienne le 2 août pour rejoindre son casernement au Puy après avoir visité ses proches en Forez. Il écrit le 22 août être allé avec ses camarades chercher des gerbes de blé dans les champs pour se coucher lorsque arriva l'ordre d'aller cantonner à  Montreux (Lorraine). "On ne dort plus", soupire-t-il. Ce même jour, le plus meurtrier de l'Histoire de France, la faucheuse faisait une moisson terrible près du village de Rossignol (Lorraine belge). 27 000 soldats français furent couchés, définitivement. Le Forézien fut fait prisonnier trois jours plus tard.

A cette date, les soldats français ne portent pas encore le fameux casque modèle Adrian (1915) ni l'uniforme bleu horizon. Ils portent encore, croqués à  la gouache par Olivier Ott, les képis et pantalons rouge garance hérités du siècle précédent et bien commodes... pour le tir allemand. De cet enseignant à  la retraite, le musée expose aussi deux sculptures en métal dont "le fantassin est là ", c'est à  dire couché, déchiqueté par un éclat d'obus, les bras en croix. Le corps de Jean Angeli, lui, ne fut jamais retrouvé. Ce poète et artiste d'Ambert, ami d'Henri Pourrat, qui lui rendit un bel hommage, est mort au combat en 1915. Nombre de ses dessins de tranchée sont exposés et reproduits dans le livre, commentés. Savez-vous ce qu'on appelait le crapouillot, le rata et les feuillées ?

D'autres sont de Jean Rouppert et d' Henry de Groux, que Gauguin avait désigné comme l'un des artistes les plus importants de la seconde moitié du XIXe siècle. Les photographies (certaines très rares) sont d'André Chavanis notamment. Les pièces les plus poignantes sont des moulages de "gueules cassées", c'est à  dire de visages de blessés de la face dont le traitement nécessitait un appareil de prothèse, issus de la collection du Musée des Hospices Civils de Lyon.

L'exposition est présentée jusqu'en novembre 2014. La commune d'Estivareilles et le Musée ont reçu le label national "Mission du Centenaire 1914 - 1918".