Sunday, November 19, 2017

Christophe Dargère vit à  Ecoche depuis une dizaine d'années. Doctorant en sociologie, professeur des écoles, chargé de cours à  l'université Lumière-Lyon II et à  l'université Jean Monnet (IUT de Roanne), il a publié aux éditions L'Harmattan, il y a deux ans, 270 lettres qu'un Poilu de son village, il y a près d'un siècle, adressa à  son épouse.

" Si ça vient à  durer tout l'été..."

Le soldat s'appelait Cyrille Ducruy et sa femme Marie. Cyrille Ducruy avait 26 ans au début du conflit. Il était papa d'une petite fille de trois ans, Amélie. Ses premières lettres datent de la mobilisation, en août 1914 ; les dernières de septembre 1918. Tous ces courriers sont commentés par des anecdotes, complétés avec des recherches historiques de dimensions locales et nationales. Ils sont illustrés par des cartes, des photos, et confrontés avec des documents écrits, des témoignages divers, dont plusieurs réponses de son épouse.

Les lettres sont regroupées en trois parties. D'abord, la correspondance chronologique qui rassemble une grande majorité des écrits, en déclinant au jour le jour le parcours du soldat, de sa vie d'auxiliaire au début de la guerre, jusqu'à  son hospitalisation.

Parallèlement, l'auteur met en évidence, sous forme thématique, trois sujets qui reviennent de manière récurrente dans les lettres: la critique de plus en plus profonde du pouvoir militaire et des dirigeants politiques; la vie de la ferme écochoise, rythmée par le déroulement des saisons et l'amitié qui se tisse au fil du temps avec un compagnon de toutes les galères, Elie Démure, un autre soldat écochois.  

Une dernière partie tente de lier la « grande histoire » avec son parcours, lorsqu'il fut amené à  vivre des événements qui infléchirent le cours de la Grande Guerre. Le Ligérien fut au Fort de Vaux en mars 1916, lors des premières et terribles attaques allemandes sur Verdun. Un an plus tard, il était le témoin sidéré du spectacle de désolation laissé par la politique de terre brûlée allemande, qui sera lourde de conséquences lors de l'armistice et de la facturation des sommes à  verser par les Allemands pour la reconstruction de la France... Cyrille Ducruy retourna à  Verdun lors de l'été 1917 pour subir un terrible assaut allemand.

Quelques lettres de Cyrille Ducruy, aimablement communiquées par l'auteur

Roanne, le 13 août 14

Chère Marie

Je t'écris quelques mots pour te donner de mes nouvelles et je voudrai bien en recevoir du pays. Je suis toujours à  Roanne, Desroches est resté aussi avec moi, Vallet et Fouilland Emile et Tissier sont partis mardi soir dans l'est. Dessertine, gendre de Berthier qui est sorti de Coublanc est aussi avec moi, il m'a dit que vous avez fini de lever la moisson le même jour que Marcel et que vous étiez une trentaine. Ballandras de Mars, notre cousin me l'a aussi dit, il est dans ma compagnie aussi il y a encore Burnichon Jean-Pierre*, garçon de la maîtresse Sylvestre de Ci Joint, et Deville ancien domestique d'Auvolat, mais ils ne sont pas de la même compagnie, nous sommes environ 300 dans une compagnie. Dans quelques jours il en partira la moitié de nous autres, les autres attendront encore quelques jours à  Roanne, je voudrai bien encore me trouver dans les derniers il y aura toujours moins de risque, la grande bataille doit se livrer en Belgique probablement cette semaine et les premiers jours de l'autre, il va en tomber des hommes ces jours ils s'arrangeront peut-être après cette grande bataille ou bien cela va durer longtemps. Dans la caserne où je suis il y en a deux qui se sont suicidés ces jours car ils avaient trop peur de partir. Il y en a un qui s'est pendu, et l'autre s'est enfoncé son couteau dans l'estomac, je me trouvais à  côté dans le moment que cela est arrivé, il est mort peu après**. Pour m'écrire vous n'avez pas besoin d'affranchir les lettres pourvu qu'elle soit adressée à  un militaire cela pendant tout le temps de la guerre, aussi bien que moi, seulement moi il faut que je fasse mettre le tampon de la compagnie ou bien que je mette un timbre. Pour la gamelle, il y a des moments que cela abonde bien tandis qu'il y a de moment que les derniers n'ont rien car il y a trop d'hommes et pas assez d'ordre, les premiers prêts prennent plus de leur part et à  la fin ils en brouillent la moitié et les derniers n'ont souvent rien.

* A propos du destin de Jean-Pierre Burnichon voir la note de la lettre datée du 8 avril 1915 dans la partie Correspondance thématique, sous-partie Gestion de la ferme.

** Les automutilations, passibles de la peine de mort, commencèrent dès les premiers jours de la mobilisation. Ces passages à  l'acte dramatiques décrits ici étaient encore peu fréquents. D'autres gestes heureusement plus légers sont consignés les premiers jours de guerre, comme par exemple ici :

« Pas d'incident de gare sinon les remarques du Major : plusieurs hommes se sont mutilés, qui l'index gauche d'un coup de serpe, qui le séton du mollet. Ils prétendent s'être blessés en nettoyant leurs armes. »

Lérouville, le 27 mai 1915

Chère Marie,

(...) J'ai un camarade qui m'a prêté un peu d'argent parce que j'avais besoin de certaines affaires. Si j'avais su quand j'étais à  Moulins que l'on nous envoie dans un pays comme ça j'aurai emprunter un peu d'argent et je me serai muni pour longtemps, surtout en papier à  lettres et un savon, l'on ne peut rien trouver. Où je suis les habitants n'ont plus rien et le chemin de fer ne vient pas pour avoir quelque chose. Il faut y faire apporter de Commercy qui est la gare la plus proche quand on trouve quelqu'un pour y aller. Nous n'avons pas le droit de dépasser de 50 mètres autour de la ferme. A Commercy, les cartes postales que l'on vend dans le centre de la France 6 sous la douzaine on nous les vend 24 sous, un petit bout de savon gros comme un poing 15 sous, le pain 5 sous la livre. Tout est bien cher, et encore on ne peut pas en avoir quand on veut du papier à  lettre. Si tu pouvais en mettre une dans chaque lettre que tu m'écriras, tu peux mettre une petite enveloppe dans ces grandes jaunes, elles sont moins chères qu'ici. Hier j'ai trouvé l'occasion de me faire apporter un petit morceau de savon qui m'a coûté 15 sous. Ce matin, j'ai lavé une chemise, un caleçon, un tricot, un mouchoir, et une paire de chaussette. Mon savon a tout passé et cependant on est obligé de se tenir un peu propre autrement on serait vite malade. Nous sommes 112 qui couchons dans la même ferme sur de la paille qui est toute en poussière. La journée nous sommes dévorés par les moustics, nous ne savons où nous mettre. Depuis le 12 septembre ils sont dans les mêmes tranchées où nous sommes et beaucoup n'ont pas pu être enterrés à  ce que nous ont dit des soldats qui se trouve dans les tranchées. En ce moment avec les chaleurs qu'il fait ils ne doivent pas être à  leur aise. Chère Marie, je te dirai que quand je suis parti du Puy j'avais encore un camarade qui était avec moi dans la même compagnie. Nous étions plus que nous deux sur les 24 qui étaient venu de Roanne ensemble et il était entré quand moi comme infirmier au même hôpital que moi. Nous nous étions toujours suivi depuis et lui n'était pas nommé pour partir avec moi. Quand il a vu que je partais il n'a pas voulu rester seul. Il a demandé à  partir avec moi et il lui est arrivé un accident en route. Il a manqué être tué par la maladresse d'un imbécile qui était avec nous. Je ne peux pas tout te raconter comme ça s'est passé ce serait trop long mais il a un trou derrière la tête et ça lui a cassé la mâchoire de dessous et emporté la viande. J'étais à  côté de lui dans le compartiment. Dans le moment je l'ai soigné comme j'ai pu jusqu'arrivé à  la première gare. Sur le moment je le croyais mort, il est à  l'hôpital de Moulins, ça m'a bien fâché de le quitter c'était un bon garçon il s'appelait Presle et est de Neulise. Je t'en avais parlé une fois, il a déjà  2 de ses frères de tués dans les tranchées et sa mère est toute seule et ils sont encore six frères sous les drapeaux. Je termine en vous envoyant à  tous bien le bonjour.


Mercredi, 8 mars 1916

Chère Marie,  

(...) Je te dirai que cela fait toujours pas beau où nous sommes. Nous sommes le jour et la nuit entre la vie et la mort car voilà  15 jours que jours et nuits les Boches nous arrose par une vraie pluie d'obus partout, jusqu'à  12 kilomètres à  l'arrière. Je suis étonné comme je suis encore en vie. Démure et moi nous avons creusé un trou profond dans terre et nous y couchons la nuit, car toute la nuit les obus tombe autour de nous et cela mène un bruit infernal. On ne peut pas fermer les yeux car c'est rien que des grosses marmittes. La journée nous allons creuser des tranchées en avant, il nous faut une demi-heure de chemin pour y aller, c'est étonnant pour y aller et pour revenir à  cause de ces obus, nous courons comme des fous tout le long du chemin. Toutes les fois il y en a qui sont tués ou blessés. Nous allons probablement être relevé dans 2 jours, les divisions se relèvent tous les 10 jours car on y perdrait tous la tête, et nous irons passer 10 jours à  l'arrière. En attendant cela se calmera peut-être un peu car cela ne peut pas durer longtemps comme cela. Je n'ai toujours pas reçu de vos nouvelles voilà  quinze jours, je suis bien en peine car voilà  huit jours qu'elles arrivent bien. (...)

Mercredi, 4 avril 1917

Ma chère Marie,

(...) Nous sommes toujours dans le même village que nous sommes arrivés dimanche il y a trois jours, en face St Quentin. Nous sommes en liaison avec les Anglais. Aujourd'hui il neige à  plein temps. Le temps doit pas être bien meilleur à  Ecoche. On dirait que lui aussi est en révolution, car jusqu'à  présent il n'a pas fait beaucoup de beaux jours. Mes lettres ont peut-être bien un peu de retard à  présent car la circulation se fait difficilement où nous sommes. Il faut refaire les lignes de chemin de fer et même les routes qui ont été minée. Dans beaucoup d'endroits c'est dévasté complètement, dans les villages il a resté seulement quelques caves pour se mettre à  l'abri. On est bien en plein air cette fois, tous les arbres fruitiers des jardins et des champs sont coupés. Il y avait beaucoup de poiriers nains en treillage dans ces pays, ils les ont tous coupé. Les instruments sont tous en morceaux, les voitures des cultivateurs qu'ils n'ont pas pu emmener ils les ont mis en miettes toutes. Ils n'ont pas laissé une poule, mais en place beaucoup de jeunes femmes sont enceintes. Pour remonter ces pays il faut refaire les maisons, les civils n'ont ni mobilier, ni batterie de cuisine, ni linge, tout a brûler avec la maison, ni bétail, ni aucun instrument agricole pour travailler leur champ et aucune semence. Les boches ne leur aurait pas laisser seulement un oignon, toutes les usines démolies où brûlées, tu vois dans quel état sont tous ces pays. C'est impossible de remonter tout ça. Si la guerre finissait de bientôt, le bétail n'aurait pas de prix. Si tu peux garder encore la Tourie le printemps, si elle n'est pas trop méchante elle payerai bien sa nourriture. (...)