Monday, September 21, 2020
Alors qu'on se dirige doucement vers la commémoration du centenaire de la Grande Guerre, le public de la Fête du Livre était invité à  écouter Jean-Pierre Guéno. Petit-fils de Poilu, il a longtemps dirigé les Editions de Radio France et lancé, à  l'occasion du 80e anniversaire de l'armistice de 1918, l'opération "Paroles de Poilus". Il était proposé aux Français de communiquer les lettres de soldats qu'ils conservent. " On allait tourner la page du XXe siècle dans une grande injustice, dit-il à  son auditoire. Tout le monde avait fini par oublier une vérité première, c'est que quand ils ont vécu l'horreur, la plupart des soldats avaient entre 17 et 23 ans. Et ceux-ci ont relaté leur histoire dans des lettres, des carnets, des journaux intimes. Grâce à  l'école de Jules Ferry, le peuple français était capable d' écrire lui-même son vécu, son histoire. " Les plus beaux textes ont été publiés dans un livre régulièrement réédité: "Paroles de Poilus". Suivit, cinq ans plus tard, "Mon papa en guerre", un recueil de lettres de papas et enfants, puis "Paroles de Verdun".


" Je me suis focalisé sur Verdun parce que chaque fois que dans l'histoire un phénomène devient une sorte de symbole, il faut vous demander si ça ne cache pas quelque chose. Certes, Verdun a été la tragédie que l'on sait, une sorte de Valmy de la Première Guerre, mais Verdun cache quelque chose."  C'est notamment "la formidable incurie des généraux français". Guéno, comme il l'avait fait sur l'antenne d'Europe 1, cite  la figure légendaire du colonel Emile Driant. Ce brillant officier, qui fut aussi parlementaire et auteur (sous le pseudonyme de Danrit) de romans d'aventure et d'anticipation, avait tenté d'alerter, dès 1915, sur la faiblesse des moyens de défense du secteur de Verdun. Il ne fut pas écouté. Le 21 février 1916, les Allemands déchaînent les enfers. Au deuxième jour de l'offensive, Driant tombe à  la tête de ses chasseurs, dans le bois des Caures. " Il n'est pas impossible qu'un jour Joffre soit convaincu de crime contre l'humanité", dit-il.

 

D'après lui, "40% des soldats français ont été tués pendant les neuf premiers mois de la guerre". Il évoque le souvenir d'une hécatombe oubliée, celle 22 août 1914, noyée dans la boucherie générale. Ce fut, d'après Jean-Michel Steg, qui lui consacre un ouvrage sorti très récemment, le jour le plus sanglant de notre Histoire, avec  27 000 bonhommes tombés au champ d'honneur, selon la formule consacrée. " Aller au combat avec un képi sous un déluge de mitraille, c'est comme de rouler sans casque à  moto à  300 km/heure - c'est suicidaire !" La formule fait mouche. Il cite, de mémoire, quelques extraits de lettres, celle, par exemple, où un soldat espère ne pas mourir trop salement. Un autre écrit qu'on leur construira des monuments d'hypocrite pitié. Il s'attache à  battre en brèche quelques idées reçues, livre un avis qu'il ne nous appartient pas de juger, sur l'Alsace-Lorraine, les fraternisations, les "fusillés pour l'exemple" (lire à  ce sujet la terrible histoire du sous-lieutenant Herduin), le chiffre des pertes, l'entrée en jeu des Etats-Unis et la fable, "vendue aux Poilus, qu'ils achetaient, par leur sacrifice, la Paix pour l'éternité".

 

"Elles avaient été imprimées dix ans plus tôt", lâche-t-il, comme si c'était une bombe, à  propos des affiches proclamant la mobilisation générale, le 2 août. Dans l'auditoire, quelqu'un semble en en avoir le souffle coupé - on se demande un peu pourquoi. N'était-ce pas une forme de prévoyance ? Sur ces affiches, les secrétaires de mairie, de leur belles plumes, n'avaient plus qu'à  préciser la date... Guéno conclut cette rencontre par un plaidoyer: " L'Histoire doit être une science de l'éveil. Elle doit rester subversive. L'Histoire, c'est la vie, un mélange complexe de ciel et de fange. Si vous voulez que vos enfants restent des citoyens actifs, il ne faut pas qu'elle soit une science de l'anesthésie."


Ndlr: nous reprenons pour titre l'intitulé de la rencontre, dans le programme de la Fête du Livre.