Friday, September 24, 2021

 Au pied d'une sorte de muraille, deux tribus s'étripent. Les combattants, certains portant des coiffes qui semblent un peu exotiques, sont pour la plupart armés d'épées, de lances et d'arcs. On pourrait songer, de prime abord, à  l'effondrement dont ne sait quelle civilisation mésoaméricaine rongée par les luttes intestines et dont les constructions seront bientôt recouvertes par une nature luxuriante. Mais ça ne colle pas. Ces détritus qui jonchent l'herbe au premier plan sont bien de notre temps, comme les fripes des protagonistes et les quelques pistolets brandis. " Bloods 'n Crips" représente en fait un affrontement meurtrier entre ces deux gangs parmi les plus célèbres des Etats-Unis.

 

On le doit à  Agathe Pitié, dessinatrice et graveur, lauréate du prix des partenaires du Musée d'Art Moderne de Saint-Etienne Métropole. Son travail est influencé par Dürer, Bosch, Bruegel. Elle s'inspire des mythes anciens et modernes, des doctrines ésotériques, les contes, l'Histoire et l'actualité, mais encore du Cinéma, les séries télévisées et la BD pour réaliser notamment de grands dessins où cohabitent une multitude de personnages, dans des scènes dont elle seule pourrait en dévoiler toute l'ordonnance et la signification.

" Bloods 'n Crips", encres de Chine pigmentées, aquarelle et dorure liquide sur papier à  la cuve

 

Dans " Inframince/Faces cachées", inspirée également par l'histoire criminelle américaine, elle a représenté, à  la façon de Morris, les frères Dalton, de vrais personnages historiques. Ils côtoient les Rapetou de Disney qui auraient été inspirés à  Barks par de vrais malfaiteurs. Le dirigeable affichant les mots "The world is yours" sort tout droit du film Scarface. L'oeil va ainsi d'Ellis Island, l'antichambre du rêve américain pour des millions d'immigrants, à  Las Vegas, en passant par San Francisco et même Bagdad où des GI's taguent sur les murs le noms des gangs auxquels ils appartiennent. Et le lapin blanc d'Alice au Pays des Merveilles se balade dans cette jungle, faite de scènes de vie carcérale, interventions policières, règlements de compte, fusillades et braquages en tous genres - par exemple, le massacre du Dragon doré en 1977. Ici c'est un fou (parce que coiffé d'un entonnoir) qui étrangle une pieuvre. Il garde son mystère quand la Fraternité Aryenne et les suprémacistes de tous poils sont plutôt bien en vue en arborant croix celtiques, croix gammées et runes. Les gangs de bikers aussi sur leurs "montures". Mais cette étrange licorne et ces enturbannés ? La licorne est un symbole de la communauté gay et lesbienne - ce qui n'explique pas tout - et les turbans semblent rappeler le souvenir des 40 voleurs de New York.

 

 

Le trio du génial Umberto Eco s'amuserait sans doute beaucoup* de ce travail extrêmement patient, d'après les mythologies, l'histoire religieuse, l'hermétisme et les thèses conspirationnistes. Et le tout-venant, à  défaut d'en posséder la clé, un peu aussi, moyennant sa culture. Sa série "Impertinences ésotériques" comporte 18 gravures dont "Le Rosicruchien" (allusion aux rosicruciens ou Rose-Croix) et " La nouvelle Léda", au bain comme il se doit mais avec son petit canard entre les cuisses. Avec "La Mesnieye Hennequin" Agathe Pitié se réapproprie en cinq aquarelles sur gravure sur bois une très ancienne légende, quelque peu inquiétante , connue sous divers noms dans des nombreuses contrées d'Europe: la chasse sauvage de Wotan, la chasse maligne... Elle joue des anachronismes, mélange les références. Sur la première, des scouts semblent paumés dans une forêt. Deux d'entre eux lisent une carte tandis qu'un troisième larron, derrière un arbre, observe un chasseur. Sanctifié puisqu'il est couronné d'une auréole (saint Hubert ou saint Eustache ?), il sonne l'hallali. Une divinité exotique (aztèque ?) s'invite dans un deuxième tableau. Une autre personnage porte des bois de cerf sur la tête. Il s'agit peut-être de Cernunnos. La série s'achève sur une scène de chasse incongrue où divers animaux, dont Bugs Bunny, décampent en vitesse, coursés par des chasseurs tandis que Pikachu fait une petite tache jaune dans le décor.

 

Détail de " A la recherche des secrets de l'Univers"

 

Ailleurs, c'est sur Charlie que s'arrête le regard. Tandis que Staline se fait pourfendre et qu'Al Capone s'est armé d'une batte, que Fenrir se jette sur le soleil pour le dévorer et que des anges supporters jouent de la vuvuzela, le personnage de Martin Handford, perçu comme l'éternel touriste, explique Marie Griffay**, sourit " à  la caméra", au spectateur dans l'un des dessins les plus cinématographiques de l'exposition. Il s'agit du très coloré "Apocalypse".

 

« Ce dessin rappelle le début du film The Party, réalisé en 1968 par Blake Edwards. Peter Sellers, dans le rôle d'un acteur indien de second ordre nommé Hrundi V. Bakshi, joue du clairon au sommet d'une montagne afin de lancer l'assaut contre un escadron qui passe en contrebas. Blessé à  mort par les balles ennemies, il continue à  s'époumoner dans un piètre solo. Le réalisateur, furieux, crie « Coupez ! ». C'est seulement au moment où la caméra filme l'équipe de tournage que le public, pensant jusque-là  assister à  un film d'action, comprend qu'il s'agit d'une fiction dans la fiction. Dans "Apocalypse", Charlie est ce mauvais acteur, celui qui ruine les efforts des autres personnages pour donner de la crédibilité à  la bataille. La connivence qui s'installe entre lui et le spectateur permet une nouvelle lecture de la scène : " Faites l'humour pas la guerre !" »

 

Le personnage des célèbres livres-jeux n'est pas le plus difficile à  dénicher. D'ailleurs, l'affiche de l'exposition zoome sur la partie où apparaît sa bonne bouille, derrière la queue de Léviathan, entre un hoplite et un zombie. Mais où est Howard Hugues ? Et Michael Jackson ? Un indice: ce n'est pas dans "Le grand complot". Mais l'abbé Saunière, si bien sûr ! L'artiste a planché sur la zone 51, l'affaire de Roswell, bien connues des agents Mulder et Scully, croqués, comme croisés et sarrazins, près du "vieux de la montagne" et d'une collection de graals. Mais qui tire les ficelles depuis ce temple couronné d'un delta lumineux ? Et qui sont mises en branle ? Les étoiles !... qu'agitent des militaires tandis qu'Armstrong fait ses faux pas sur la Lune, filmé par Stanley Kubrick pour le compte du complexe militaro-industriel... Suspendus au dessus du vide, formant une chaîne dans un coin du dessin, les Goonies du bon vieux cinéma pop-corn s'accrochent les uns aux autres à  une stalactite - "tiens bien ma jambe et je serre la tienne"." La carte perdue, le vieux phare, les cavernes secrètes, les pièges maléfiques, le trésor caché et... le Cinoque. Prenez part à l'aventure."

 

* Belbo, Diotallevi et Casaubon dans Le Pendule de Foucault

** Commissaire de l'exposition, extraits du dossier de presse

 

Jusqu'au 31 août 2014 au Musée d'Art Moderne de Saint-Etienne Métropole

 

" La Mesnieye Hennequin " (détail)