Wednesday, May 22, 2024
Réalisé par Christian Rouaud, Les LIP, l'imagination au pouvoir donne à  voir et à  entendre les prêtres ouvriers, cadres, PDG et surtout ouvriers - hommes et femmes - que rien ne destinait à  devenir un jour des meneurs de grévistes et qui ont mené la grève la plus célèbre de l'après 68, celle des usines horlogères Lip à  Besançon. Charles Piaget, figure emblématique du mouvement, "celui qui a le mieux traduit l'âme des Lip", était présent à  Saint-Etienne pour répondre aux questions d'un public nombreux.
A l'écran, il y a aussi le fougueux Roland Vittot, le truculent Michel Jeannigros, Raymond Burgy, grand maître des actions clandestines, Frère Jean (Raguenès), le « dominicain mao », Fatima Demougeot... La plupart font partie de la CFDT, alors débordante d'imagination, de la CFTC ou de l'Action Catholique Ouvrière. Comme les mousquetaires, tous se complètent et leurs voix racontent une seule et même histoire, celle d'une des plus grandes et des plus belles aventures d'autogestion. Un mouvement de lutte incroyable qui a duré plusieurs années, mobilisé des foules entières en France et en Europe, multiplié les actions illégales sans céder à  la tentation de la violence, porté la démocratie directe et l'imagination à  incandescence. Une épopée qui pourrait tenir en un slogan: « On fabrique, on vend, on se paie ». C'est possible, les Lip l'ont fait. Le 17 avril 1973, l'entreprise Lip, mondialement réputée pour ses montres dépose le bilan. Trois jours plus tard, un Comité d'Action, animé par Jean Raguenès et Marc Géhin est créé. Les administrateurs déclarent: " Tout peut arriver. "

Charles Piaget, en compagnie d'Alain Cramier (Méliès)

Et en effet, l'aventure débute. Les Lip veulent la baisse des cadences. Mais ce n'est pas facile. "Ils avaient tellement ça dans la peau les O.S" dit Vittot. "A l'époque, c'était le taylorisme à  fond, précise Piaget, chaque jour ils posaient 8000 fois la même pièce sur une machine automatique." Alors, ils organisent des temps morts. Le 10 juin, l'usine est totalement occupée pour la sauvegarde de l'outil de travail. Le 12 juin, lors d'une réunion du comité d'entreprise, on découvre une sacoche contenant les plans de licenciement. "480 à  larguer" indique le brouillon. Une ancienne ouvrière se souvient: "C'était nouveau à  l'époque, de larguer les hommes comme des bêtes".  Les Lip, choqués, séquestrent le syndic et les administrateurs provisoires. Dans la nuit, le stock de montres, pour une valeur d'environ 500 MF, est mis à  l'abri dans des caches disséminées dans la région; parfois chez des curés qu'on sollicite la nuit pendant qu'ils distillent à  l'alambic. Sans oublier les fichiers et les plans, pour qu'ils ne tombent pas entre les mains des concurrents. Parce que c'est ça "le sens du Patrimoine, le sens du métier".

Une manifestation de 12 000 personnes sillonne Besançon. Les magasins sont fermés, les églises sonnent le glas. L'évêque, Mgr Lallier, apporte son soutien à  ses ouailles. Et ce n'est pas rien. L'évêque, c'est 3000 personnes de plus à  la manif ! Et les CRS chargent. Mais que faire de toutes ces montres ? Y'a qu'à  les vendre, mais encore ? L'idée serait venue d'un jeune journaliste, Sélim. Il faut remettre en route l'usine pour en produire de nouvelles, cette fois sans patron. Plus besoin ! Mais la CGT ? Alors le Comité d'Action s'arrange pour que l'idée semble venir d'elle. Et voilà  la chaîne de montage qui se remet en marche. En six semaines, le chiffre d'affaires réalisé correspond à  50 % du total d'une année ordinaire.

"Mais soyons clairs, dit Piaget au Méliès, il n'y a pas vraiment eu d'autogestion. Seulement pendant quelques semaines et par ailleurs très limitée dans la chaîne de fabrication. On a mobilisé un certain nombre de gens qui ont fait le montage des montres sur des pièces qui avaient été fabriquées avant. Par contre, plus tard, lors du deuxième conflit (les coopératives à  partir de mai 76, ndlr), on a fabriqué du matériel médical depuis le début. Donc oui, l'autogestion est possible.La seule différence, c'est que le patron n'est pas là . Pas besoin, on savait tout faire. Qu'est-ce qui s'est passé en Argentine ? Les patrons sont partis. Quand ils ont vu que les usines s'étaient remises en route sans eux, ils sont revenus..."

Pour l'heure, chez Lip c'est portes ouvertes tous les jours. Des cars de pèlerins au retour de Lourdes, les chapelles de l'extrême gauche prolétarienne (LCR, GP, PCR...), des troupeaux de journalistes... tout le monde déboule ! La Fédération CFDT est mal à  l'aise et celle de la CGT n'a pas fini de faire la gueule. Qu'importe, il faut maintenant cacher la thune. Qu'à  cela ne tienne. Chargements clandestins sur les routes, déguisements, perruques : la folie des jeunes ouvriers rencontre la sagesse des anciens. " Plus le vent soufflera fort, mieux ça vaudra ", estime Piaget. La première paie sauvage est organisée. « Le plus grand moment d'exaltation, se rappelle Fatima Mougeot, ça a été notre paie sauvage. On a touché du doigt le fait que c'était possible. " Mais la démocratie a beau être intense, dès qu'il est question de sous... Si frère Jean peut se permettre d'être radical, il le reconnaît, d'autres ont des familles à  charge, des crédits sur le dos. L'égalité des salaires n'est pas viable pour tous.

Le pouvoir propose un plan, le plan Giraud, « seulement » 180 licenciements. La CGT accepte mais la majorité des ouvriers le refuse. Le premier ministre, Pierre Messmer, furieux, déclare : « Lip c'est fini !» Mais il se trompe. Le 15 août, au petit matin, les CRS investissent l'usine et chassent les travailleurs. En réaction, de nombreuses entreprises se mettent en grève et les ouvriers viennent en découdre avec les forces de l'ordre. Il faut délocaliser, soit, une nouvelle "usine" Lip est installée dans un gymnase prêté par la mairie. Suivent une 2ème paie sauvage (cinq autres suivront), une autre marche sur Besançon qui réunit une marée humaine de 100 000 personnes ! Fin janvier, les accords de Dôle stipulent que l'entreprise, reprise par Claude Neuschwander, un « patron de gauche », procédera aux embauches au fur et à  mesure des besoins liés à  son développement. Le trésor de guerre est rendu: 10 tonnes de matériel et un chèque de 2MF, reliquat de la vente des montres. Un peu plus d'un an après, en décembre 1974, le conflit semble terminé : fin de l'autogestion, tous les ouvriers ont été réembauchés.

Un des aspects les plus intéressants du documentaire se trouve dans l'analyse très précise qu'opère Charles Piaget, Roland Vittot et les autres, des rapports entre les ouvriers, les syndicats, le patronat et le gouvernement qui, devant l'ampleur de cette lutte a décidé de casser les Lip pour éviter que d'autres foyers s'allument en France. En mai 1974 en effet, Giscard d'Estaing débauche l'Elysée et Chirac est son premier ministre. Ce bras de fer remporté par les syndicats pose problème. Trop d'imagination les Lip. Contagieuse peut-être. Ministre de l'industrie en 1973, Jean Charbonnel confie que Giscard estimait, en substance : « Il faut punir les Lip. Qu'ils soient chômeurs et qu'ils le restent. Ils vont véroler tout le corps social. » Selon M. Charbonnel, le patronat et le gouvernement Chirac auraient délibérément « assassiné Lip ». Renault, alors nationalisé, annule du jour au lendemain ses commandes de montres ; le ministère de l'industrie annule un gros versement promis et Claude Neuschwander démissionne le 8 février 1976.

La fermeture de Lip - qui ne marque pas la fin de l'histoire puisqu'elle se poursuit avec celle des coopératives - a marqué la fin du capitalisme du plein emploi qui a duré trente ans, les fameuses trente glorieuses. Avec elle s'achève le capitalisme fondé sur l'entreprise. Charles Piaget: "La situation politique de la France avait changé. Après 1968, le gouvernement avait demandé à  Chaban Delmas d'être premier ministre. Ce fut la période de "la nouvelle société" , avec Delors... De nouvelles règles ont été mises en place dont le renforcement des organisations syndicales dans les entreprises etc. Une orientation qui permettait de calmer un peu tous les turbulents de 68. Mais ça n'a fonctionné que pendant deux ans... Le climat a ensuite changé. Avec Giscard, le capitalisme s'est mis à  purger toutes les entreprises qui ne tenaient pas le coup. S'est installé un nouveau capitalisme, un capitalisme fondé sur la finance. Une machine à  broyer les hommes encore plus redoutable. Fini le keysianisme; on est entré dans le libéralisme."

Pour ceux qui n'étaient pas nés (dont je suis) ce film passionnant est l'occasion de découvrir cette lutte, au travers de laquelle se posent bien des enjeux de notre avenir immédiat.

A noter que cet article reprend les lignes directrices du film. Depuis, nous avons rencontré d'autres personnes qui ont vécu de près ou de loin ces évènements et qui ont un avis mitigé sur la manière dont le film retranscrit le conflit. Des histoires, toujours des histoires...