Monday, October 23, 2017

Encore une dérive monarchique. Serge Granjon, dont on connaît l'attrait pour l'Empire, nous revient avec un essai historique: La Régente oubliée.

 

En 1830, Charles X et son fils aîné abdiquent en faveur de leur petit-fils et neveu, Henri, duc de Bordeaux. Mais la France n'aura jamais plus de roi, au sens organique du terme. Louis Philippe marche sur les pas de son père, l'infâme régicide Philippe Egalité, et ramasse la couronne. "Roi des Français", l'Orléans écarte le rejeton des Bourbon, embrasse le drapeau tricolore et accepte une Charte nouvelle. La monarchie de droit divin n'est plus.

Exilée en Italie, la mère d'Henri, Marie-Caroline, duchesse de Berry, s'autoproclame régente du Royaume et entend faire valoir les droits de son fils. Des fidèles "légitimistes" (ou "carlistes") l'accompagnent dans son aventure. Serge Granjon nous explique: " L'épisode vendéen ayant été largement traité, je me suis intéressé à  ce qui précède, c'est à  dire l'insurrection avortée en Provence, beaucoup moins commentée, et qui a débouché sur le procès de Montbrison".

En effet, la folle équipée de la duchesse débute dans le Midi, où l'insurrection marseillaise espérée fait long feu. Tandis que Marie-Caroline rejoint la Vendée pour une ultime guérilla (increvable Vendée !), ses compagnons sont conduits à  Montbrison pour y être jugés. Parmi eux, les quelques passagers arrêtés à  bord du bateau qui a débarqué les conspirateurs. Ce que l'Histoire a retenu sous le nom de "l'affaire du Carlo-Alberto". Pourquoi Montbrison ? " Ce choix interroge", relève l'auteur. " Car il n'était pas non plus idéal. Dans son histoire récente, les habitants s'étaient distingués par des positions contre-révolutionnaires très marquées. C'est une énigme dont je n'ai pas réussi à  trouver la solution." En clair, la monarchie constitutionnelle aurait pu s'accommoder d'un choix plus judicieux pour faire le procès de ces tenants du droit divin. Mais la justice redoutait un procès à  Aix-en-Provence, comme c'était initialement prévu. Aix où les factions royalistes ultras s'agitent, où les troubles sont fréquents. Alors va pour Montbrison d'où Louis de Kergolay écrit en décembre 1832 : "Il paraît que la population du département a beaucoup de bienveillance pour nous; nous ne savons pas encore si la liste générale du jury est formée, mais ce renseignement sur la population est favorable".

Ce noble breton est l'un des principaux accusés. Il a refusé, comme son père, Florian de Kergolay,  pair de France, de s'incliner devant l'ordre nouveau, par fidélité à  la loi fondamentale qui depuis des siècles réglait la succession à  la couronne. Outre le paternel, les autres accusés sont le comte de Mesnard, arrêté en Vendée avec la duchesse, mais qui fut déféré au procès de Montbrison; Adolphe de Bourmont, fils du maréchal de Bourmont, des chouans impénitents ; le Vicomte de Saint-Priest, duc d'Almazan et futur chef du parti légitimiste; le chevalier Lagey de Podio; le chevalier de Candolle, et une femme, Mathilde Lebeschu, dame d'atours de la duchesse...  Du beau linge, engoncé dans ses principes et ses particules, jugé pour conspiration et excitation à  la guerre civile.

Pour rendre compte de l'intérêt que suscita en France ce procès politique exceptionnel, Serge Granjon a utilisé de nombreux documents d'époque, dont la plupart sont encore restés inexploités. Il a notamment passé au crible des journaux de diverses tendances, par exemple Le Mercure Ségusien, journal stéphanois peut-être... plus orléaniste que les Orléans eux-mêmes et qui eut dans cette affaire la tête... du maire de Bourg-Argental. " J'ai dû aussi me payer le compte-rendu exact et littéral des débats, en 3 volumes avec, heureusement, la table des matières", souligne l'auteur, sans réprimer une grimace. Un morceau de bravoure pour un littéraire !  Mais un passage obligé pour démêler l'écheveau de cette succession d'évènements fertiles en rebondissements. On suit donc le déroulement du procès au jour le jour, avec les commentaires "à  chaud" des journaux partisans et le compte-rendu des audiences. On  écoute la plaidoirie d'Alexis de Tocqueville, futur analyste de la Démocratie en Amérique. On entend le témoignage du colonel Combe, le "statufié de Feurs"; on retrouve parmi les jurés, non sans surprise, le major Ranchon, un grognard stéphanois cher à  Serge Granjon. On découvre, songeur, la fin dramatique du général Mouton-Duvernet, honni des royalistes, malgré le constant secours que lui porta le vicomte de Meaux, le maire de Montbrison, pourtant ardent légitimiste...

Et puis bien sûr, il y a la duchesse de Berry.  Elle n'est pas à  Montbrison mais sa figure flotte dans l'ancienne chapelle du couvent des Visitandines, comme une allégorie évanescente, madone drapée de blanc invoquant pour son fils Dieu et son Droit. Son fils qui ne sera jamais qu'un roi fantôme, refusant en 1873, contre un royaume, d'abandonner le drapeau de ses pères. « Il a flotté sur mon berceau, déclare-t-il, je veux qu'il ombrage ma tombe... »

Aux Editions Osmose